Faire un truc de Wwoof

Article initialement publié sur le blog 1000 idées pour la Corse, idée n°24. Je rappelle que ces articles sont publiés sous licence Creative Commons, ce qui permet de les reprendre sur d’autres supports (non commerciaux). Ca veut dire aussi que la dynamique équipe du Sens de l’Humus peut piquer les articles qu’elle veut pour faire vivre un peu son blog.

Au cours de ma vie, je suis tombé sur des pelletées de patrons peu scrupuleux, des palanquées de propriétaires escrocs, des tombereaux de supérieurs hiérarchiques incompétents, des théories d’enseignants incultes, des grouillements de médecins malgré toute raison et des cohortes de détenteurs d’autorités diverses imbus de leur pouvoir. Je leur dois tout.

Sans eux, sans le spectacle toujours renouvelé de tant de bêtise assise dans le confort de la réussite, la certitude de l’ordre établi et la gangue de leur égo survitaminé, je me serais volontiers endormi moi aussi dans le ronron d’une carrière de n’importe quoi dans n’importe quelle branche de n’importe quel secteur d’activité ou d’inactivité. Et je n’aurais sans doute pas trop mal fait mon taf, parce qu’au fond j’aime travailler.

Mais voilà, chaque fois que je prenais le chemin d’une petite vie tranquille de salarié assujetti social ou de n’importe quoi d’à peu près normal, se mettait sur mon chemin un imbécile qui me rappelait que cette vie-là n’était pas pour moi, et que je devais trouver autre chose pour manger, apprendre, guérir ou défendre mes droits.

Parmi eux, je tiens à remercier tout particulièrement une médiocre propriétaire terrienne du Suffolk, qui en quelques semaines a définitivement changé ma vie pour le meilleur.

C’était du temps où je cherchais à devenir prof de Français à l’étranger (j’avais été dégoûté de devenir prof de Francais en France par une directrice de collège au bord de la crise de nerfs qui m’avait fait comprendre le rôle principal du vacataire de l’éducation nationale : servir de fusible dans les établissements difficiles en perdition). J’avais donc cherché le moyen de m’immerger totalement dans la culture anglaise, puisque j’avais jeté mon dévolu, pour commencer, sur le pays où on parle la-langue-qui-donne-du-taf-partout-dans-le-monde.

Après une tentative peu convaincante dans la capitale (le londonien est revêche, la londonienne pas mieux accueillante), le moyen d’accomplir cette immersion m’avait été donné par une écrivaine new-yorkaise bisexuelle gavée de pilules bios (je vous jure que tout ce que je raconte est vrai) : partir prêter main-forte aux fermes biologiques du pays sous le statut de Wwofeur.

Le Wwoofing
est un moyen astucieux de voir du pays, d’apprendre des langues, des savoirs et des savoir-faire presque sans frais, tout en contribuant à la construction d’un monde meilleur. Que demande le peuple ?

Le contrat est simple : en échange du gîte, du couvert, de la blanchisserie et du savoir, le Wwoofeur donne un peu de son temps (25 à 30h par semaine en général) pour aider aux travaux de la ferme biologique dans laquelle il est reçu.

Là, si tout se passe bien, le bénéfice réciproque est immense. Le Wwofeur apprend plein de choses qui lui seront utiles par la suite, tandis que la ferme bio reçoit un coup de main pour engager quelques travaux nécessitant une aide. C’est donc dans ce truc que je m’engage en ce mois de juin.

Je me retrouve donc, à essayer de trouver en urgence une ferme voulant bien m’accueillir en juillet, le mois où c’est pas l’hiver en Angleterre et où tout le monde veut aller à la campagne. Tout est complet, mais une petite ferme dans le Constable country, au sud du Suffolk, veut bien m’accueillir. Ca tombe bien, j’avais plus un penny pour payer le loyer de mon taudis londonien.

Un matin, je débarque sous la pluie traversière (si ça n’est pas l’hiver, cela n’est pas l’été, faut pas déconner) de la verte campagne anglaise. Pas vraiment dans une ferme. Enfin, si, le bâtiment du 17ème siècle a été une ferme un jour. Mais aujourd’hui, c’est la demeure cosy d’une famille aisée, qui veut manger bio et vivre à la campagne sans se priver de sa comfortable source de revenus londonienne. Mais trois heures de route pour aller au bureau tous les jours, c’est long. Alors, le wwofing représente le moyen idéal de faire bosser des peones à l’oeil pour avoir un jardin toujours nickel sans trop y passer de temps.

Ca commence fort : on me demande de me lever le matin avant le chef de famille, pour aller nettoyer dans la cour les étrons des trois chiens (qui passent la nuit à aboyer et à chier), pour que Monsieur qui part en costard ne salisse pas ses mocassins. On me met ensuite au jardin au weeding : arrachage méticuleux de la moindre mauvaise herbe, pendant des heures, tout seul (heureusement, le soleil fait pas trop mal). Il y a une autre Wwoofeuse, une italienne, mais elle passe ses journées aux tâches ménagères dans la maison.

Quand le week-end arrive, débarque fifille, qui a eu une semaine éprouvante à la City. Le dimanche, on nous demande de continuer à nous occuper du jardin, et on comprend alors à quoi servent les deux chevaux dont on remue le fumier quotidiennement : emmener la petite famille faire un tour en calèche pendant que les wwoofeurs bossent. Pas la peine de vous escagasser à inventer la machine à remonter le temps, pour le 19ème siècle, c’est là.

Bon, on réussit, l’autre wwoofeuse et moi, à négocier un truc un peu moins délirant pour la suite, mais maintenant, la faim se fait sentir. Bosser au grand air, ça va, mais faut me nourrir, moi. Et là, la marquise est un peu pingre. Après m’avoir fait tout un speech sur l’importance de la nutrition pour la conservation de l’intégrité sanitaire d’homo sapiens, elle nous apprend que
l’huile d’olive, faut pas déconner mais ça coûte trop cher. On se partagera les boites de sardines à trois. On se contentera ce que le jardin produit de patates. Je me retrouve à devoir piquer des légumes dans les plates-bandes pour survivre.

Mais bon, gémir n’est pas de mise, et, en deux semaines, j’ai désherbé tout le jardin, doublé 200m de clôture, bêché quelques plate-bandes, remué un énorme tas de fumier, fait un gros compost sous les mauvais conseils de Monsieur, tondu la pelouse, aidé partout, quand la patronne m’assène le coup de grâce : “Fabien, you don’t achieve a lot”, ce que l’on pourrait traduire en bon Français de Tarascon par “mon couillon, t’en branles pas une”.

Et ben croyez-moi, avec tout ça, non seulement je pense encore que le Wwoofing est un truc épatant, mais après être parti de là en courant, il m’est venu l’envie soudaine de vouer ma vie à la promotion de l’organic farming partout où je mettrais mes guêtres, et ma vie s’est illuminée.

Et j’ai même depuis rencontré des gens qui ont eu des expériences très positives de wwoofing, ont appris plein de choses, ne se sont jamais fait exploiter, et ont même passé des années à vivre comme ça. Ils ont découvert des endroits fabuleux peuplés de permaculteurs ingénieux, d’agro-écologistes humanistes et de bricoleurs capables de transformer une vieille cocotte-minute en réacteur nucléaire (mais ils le font pas parce qu’ils préfèrent bidouiller des éoliennes avec des boites de conserve).

Il semble que l’idée se développe d’ailleurs pas mal en Corse : à l’époque dont je parle, seuls deux sites accueillaient des wwofeurs sur l’île. Nous en sommes à une dizaine aujourd’hui. Ce qui rejoint le dynamisme encourageant de l’agriculture bio par ici. Sans doute une autre piste à approfondir…

Le site Wwoof France, qui organise le wwoofing pour l’hexagone et la Corse.
La page pour avoir un aperçu de ce qu’il se passe par chez vous.

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2 commentaires pour Faire un truc de Wwoof

  1. fabien dit :

    Euh, c’est gentil, merci😳

    Pour contacter montreuil, faut envoyer un mail à contact (chez) lesensdelhumus.org
    Mais on n’a pas d’infrastructure pour prendre des wwoofeurs.

    Pour la Corse, c’est plus cher.

  2. Vince de Lille (extreme nord de la Corse) dit :

    Bel article !
    Je suis tombé il y a un certain temps déjà sur ce blogue, au hasard de recherches sur le BRF ou quelque autre invention agro-géniale. Je viens de le retrouver sous une pile de « marques-page ». Pas déçu du voyage ! J’apprécie le fond à un point qui défie les capacités conceptuelles de l’esprit humain (en gros, j’ai failli faire pipi par terre), et la forme tout autant : quelle style Monsieur Fabien ! Quelle maîtrise de la langue française, quelle finesse d’esprit, quel humour… Bref : je pense que je vais passer plus souvent voir ce qui se dit par ici.

    Pour ne pas être hors sujet plus longtemps, revenons à nos moutons :

    VIVE LE WWOOF !!!!
    Intéressante expérience que l’esclavagisme dans le back-yard du manoir de Lord Truckmuch… Tu les as fait radier de la liste des hôtes, j’espère ?

    J’ai eu aussi une drôle d’expérience, en Bavière, chez un avocat, ancien membre du conseil municipal de Munich, qui avait une ancienne ferme où vivaient une douzaine de chat (avec tous les droits) et un chien massif comme un poney (bonjour l’odeur dans la baraque !) et quelques animaux de fermes sur les terres, rachetés (les animaux) pour leur éviter l’abattoir. Mes missions : nourrir matin et soir ces chèèèères bestioles, qui du reste, semblaient se faire bien chier. Je suis resté peu de temps : trois semaines seulement. C’est mon côté « diesel », un peu long au préchauffage et au décollage. Du coup j’ai trouvé une ferme biodynamique (une vraie ferme cette fois) dans le patelin voisin, où j’ai passé… 5 mois. Et, cerise sur le gâteau, j’ai même réussi à les convaincre d’essayer le BRF ! Je l’ai appris début janvier, soit deux ans après avoir sévi chez eux. Ca pour une bonne nouvelle, c’en fut une bonne !

    Bon, assez raconté ma vie. Venons-en aux choses sérieuses : j’ai lu la présentation de votre association, je me retrouve totalement dans ce que vous faites. Prenez-vous des wwoofeurs ?

    Même si vous n’en prenez pas, j’aimerais beaucoup vous rencontrer, à Montreuil ou en Corse (même si instinctivement, je suis plus attiré par la Corse, allez comprendre…). Quoiqu’il advienne, longue vie à votre projet et puissiez-vous faire pleins de petits émules.

    Amitiés citoyennes, fraternelles et emphatiques (mais pas trop).
    Vincent de Lille

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