Principes et pratique de la micro-agriculture biointensive

Ça fait bientôt trois ans que je m’essaie à la micro-agriculture biointensive, méthode de production alimentaire dont j’avais fait à l’époque un petit résumé ici, qui n’est que trop peu connue et mise en oeuvre, et qui gagnerait à l’être plus en ces temps de vaches mal nourries.
Ma propre expérience ne se conforme pas totalement aux principes en question, et cette marge entre principes et pratique me semble une bonne occasion de voir ce qui relève de l’aménagement pragmatique, et ce qui relève des limites réelles de l’application de cette méthode.

Le double-bêchage
L’amélioration la plus notable semble être introduite par le double-bêchage, qui amène de l’air dans ce sol qui en a bien besoin. Ce double-bêchage pourra être repris si les buttes se tassent au point de devoir être refaites, ce sera probablement le cas pour certaines l’année prochaine, soit 4 ans après leur montage. Les buttes une fois terminées et nivelées ont une hauteur d’à peu-près 35 cm (par rapport aux allées). Leur hauteur se stabilise ensuite, après quelques mois, entre 25 et 30 cm.
Pour estimer si le double-bêchage sert vraiment à quelque-chose, j’ai semé du seigle à l’automne 2006 sur deux planches parallèles, l’une double-bêchée (avec compost incorporé et mulch de brf de chêne et pommier), l’autre non (apport antérieur de compost, et mulch de brf de chêne et pommier). Sur la première, les pieds de seigle étaient de taille humaine et leurs épis de 16-17 cm, sur l’autre, non double-bêchée, les pieds étaient chétifs (50 cm pour les plus grands) et les épis réduits (4 à 5 cm). Donc malgré le chamboulement initial qu’il génère, le double-bêchage améliore quand-même pas mal le sol, si on en juge par la croissance de ce qu’on y cultive. C’est surtout le cas pour les sols compactés et/ou sujets à l’engorgement en matière organique. Le gros des expérimentations de l’équipe d’Ecology Action en Californie a aussi été mené sur des sols à dominante argileuse. Par contre je ne sais pas ce que ça donnerait en sol sec et léger. C’est possible que dans ce genre de sols de telles buttes perdent rapidement leur forme (à moins de leur ajouter des bordures), ou que l’aération apportée y soit moins importante.
Astuce technique : j’ai remarqué que le double-bêchage est moins fatigant et plus rapide en le faisant par larges tranchées plutôt que par petites tranchées comme dans le bouquin. Ça augmente par ailleurs le mélange horizontal, ce qui peut être appréciable dans des sols très hétérogènes (dans mon cas le sol est rendu hétérogène par un terrassement antérieur, dans certaines zones il y a des affleurements d’argile pure).

Les intervalles entre les plantes
Faciles à appliquer, et le résultat est probant : des plantes robustes qui forment une bonne canopée (exemple : le chou branchu). Seule « difficulté » : les données du bouquin sont en pouces, mais il suffit de les multiplier par 2,5 pour les avoir en centimètres.

Rotations et associations
Les rotations sont assez faciles à concevoir, j’en ai mis quelques exemples ici. Concrètement je fais suivre une culture de fabacées (fève, haricot noir, azuki) par une culture de légume gourmand en azote (poireau, chou, bette, cucurbitacée…), puis par une culture peu gourmande en azote (panais, navet, piment, salsifi, avoine…), en évitant de faire se suivre deux plantes d’une même famille (les choux et les navets par exemple). Parfois je fais suivre deux cultures à gros besoins en humus, en faisant un apport de compost entre les deux. En plus de ça, si une culture a eu des parasites ou des maladies, j’essaie de ne pas la faire revenir au même endroit avant trois ans. Dans mon cas ça ne concerne que la tomate, jusqu’ici je n’ai pas observé d’autre maladie que le mildiou. Le point négatif dans les rotations, c’est que pour que ça soit efficace tout doit être fait dans les temps. Mais desfois l’humidité du sol ne le permet pas, il faut donc pouvoir improviser des cultures de remplacement.

La matière organique
Là je fais une grosse entorse aux principes de base, vu que je récupère de la matière organique produite à l’extérieur du carré que je cultive, quoique dans le voisinage immédiat. Il s’agit de tontes de gazon (environ 2 à 3 mètres cubes mensuels de mai à octobre), et de brf issu d’élagages, de tailles et de débroussaillage (ronce notamment). Ce n’est pas soutenable au sens strict (vu que je prélève de la biomasse d’autres sols sans rien leur rendre), mais concrètement il s’agit de récup : que je fasse un jardin biointensif ou pas, le gazon en question est tondu et ramassé, les tailles et débroussailages en question sont faits. On pourrait considérer que pour être soutenable le brf devrait revenir au pied des arbustes et des ronces en question. C’est là qu’on en vient au point suivant :

Soutenable?
On considère à la base qu’une production agricole est soutenable si tout ce qui est produit sur un sol y retourne (pas de minéraux perdus), et s’il y a au moins autant d’humus formé que d’humus minéralisé. C’est sur cette base que la méthode biointensive recommande de cultiver 60% de plantes à grains, qui apporteront la biomasse suffisante pour former cet humus. Mais elle oublie de parler de toilettes sèches, qui contribuent aussi à rendre au champ la matière produite.
La question de l’engorgement en matière organique apporte quand-même une nuance dans cette notion de soutenabilité. Car là où un sol est engorgé, prélever la biomasse en excès peut être bénéfique pour l’activité microbienne du sol, jusqu’à ce qu’il soit désengorgé. Chez moi je ne m’en prive pas, la partie la plus boueuse du jardin me fournit en ronces, en carex et en tiges de saule, qui passent tous au broyeur.

Les proportions : 60-30-10
Vu la relative entorse à l’autoproduction de biomasse humifère, je peux sans trop de risque faire baisser la proportion de plantes à grains (en même temps je vérifie si la flore sauvage indique un problème). Par contre à l’usage je me rends compte que j’ai plus facilement tendance à augmenter la proportion de « verdures » (tous les légumes à faible contenu calorique), mais moins celle de légumes productifs et caloriques. Certainement car chez ces derniers il y a moins de diversité : dans mon cas ils se limitent à poireau, panais, salsifi et topinambour. L’ail n’est pas jouable sur ce terrain humide, et la pomme de terre a trop d’inconvénients à mon goût. Cette sur-représentation des verdures nous amène à la question suivante :

Autosuffisance?
L’autosuffisance alimentaire n’est pas atteinte, et je n’y prétends pas non plus, car je ne cultive que 300 et quelques m², alors que le minimum théorique pour produire l’alimentation d’un végétalien en biointensive est de 380 m² (plus exactement 4000 square-feet), et que je ne suis pas végétalien. En y plus j’y mets de la mauvaise volonté, car sur ces 300 et quelques m² je cultive trop de verdures et pas assez de grains, influencé par plusieurs des déterminismes dont je parlais . Quand j’aurai fini de décortiquer et de peser ma récolte de azukis, j’aurai peut-être un argument en faveur de ma mauvaise volonté. Ou l’inverse, sait-on jamais.
Plus généralement je pense que l’autoproduction alimentaire ne peut pas être envisagée en unités de base autosuffisantes indépendantes du contexte environnant. Or c’est un peu l’idée que suggère la méthode biointensive, avec ses « micro-champs » de 380 m2 pouvant fournir une alimentation végétalienne à une personne (a complete balanced diet for one person for one year can be grown sustainably in as little as 4,000 square feet assuming a vegan diet).
Bien sûr, dans l’absolu c’est faisable, car la diversité des espèces entrant dans chaque catégorie des plantes à grains, « plantes à calories » et « verdures » permet des applications un peu partout. De fait la micro-agriculture biointensive est pratiquée à peu-près sur tous les continents et sous tous les climats, en utilisant des plantes locales.
Mais quand j’observe la diversité qu’il y a, à petite échelle, dans les terrains et les microclimats, je me dis qu’au lieu de micro-fermes ayant chacune une production complète (à la fois nutritionnellement et en humus), des réseaux de micro-champs qui se complètent entre eux seraient plus intéressants, car la diversité qu’on y aurait (en types de sol, en microclimats) permettrait d’avoir une production complète avec bien moins d’efforts. Un des principes de la conception permaculturale selon Bill Mollison est d’ailleurs d’être efficace en commun plutôt qu’autosuffisant seul (community efficiency not self-sufficiency). C’est là (entre autres) que la biointensive rejoint la permaculture…

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17 commentaires pour Principes et pratique de la micro-agriculture biointensive

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  3. Ping : l’arpent nourricier » John Jeavons et la méthode biointensive

  4. Ping : Artificialité? « ekialdetik

  5. korrotx dit :

    Le bouquin dont je parle est en fait « How to grow more vegetables (than you ever thought possible on less land than you can imagine) », de John Jeavons. Il détaille les grands principes de la méthode biointensive. Je m’en sers surtout pour les données chiffrées qu’il contient.

  6. Jerry dit :

    C’est super intéressant… Pour moi, pas tout de suite (je dispose pour l’instant de 4m2 de terrain cultivable, et encore, en location !) mais j’envisage dans les années à venir…
    Tu parles sans cesse du « bouquin », j’ai beau chercher, je trouve pas la référence. C’est quoi ce fabuleux « bouquin » qui explique tant de choses intéressantes ?

  7. korrotx dit :

    Zelda
    mais il a un peu oublié de dire que je n’y connais rien
    Grosse exagération😉

    Nicollas
    Sympa les illustrations, sur la première j’aime bien les bords des tranchées bien uniformément plats😉. Avec de la vraie terre ça fait pas tout à fait pareil… Et je trouve que plus on fait de (petites) tranchées plus on s’em****e avec les mottes qui tombent au fond, c’est aussi pourquoi je préfère procéder par gros bouts.

    statistiquement, je fais moins souvent la vaisselle que Zelda
    Je pense qu’entre tous on devrait s’en sortir😉

  8. Nicollas dit :

    Comme promis, des photos moches de belles illustrations sur le double bechage:


    En tout cas moi ça m’interesse de venir voir ton jardin, par contre statistiquement, je fais moins souvent la vaisselle que Zelda

  9. zelda dit :

    Fabien : Faudrait qu’on en cause alors, je dois avoir mon mail quelque part sur mon blog.
    Puis Koldo m’a presque fait une lettre de recommandation (merci !), mais il a un peu oublié de dire que je n’y connais rien et qu’il faut tout me dire quoi faire et en plus m’expliquer pourquoi on le fait parce que j’aime bien comprendre.

  10. jeuf1 dit :

    Ouais! Tous chez Korrotx ce printemps!🙂
    Pas de privilège pur Zelda…

  11. korrotx dit :

    Jeuf
    Quelle préparation du sol fut faite alors sur la deuxième? simple béchage? Décompactage à la fourche-béche ou grelinette?
    Pour l’autre c’était un décompactage de surface à la fourche-bêche

    çe ne semblait pas poser de problème à ces terrains. Si?
    Difficile à savoir dans l’absolu si on ne peut voir que le « résultat » et pas l’état initial.

    Fabien
    On n’est effectivement pas obligé de se lancer dans une aventure de stricte autosuffisance du potager.[…]
    Ca dépend aussi de la situation dans laquelle on se trouve. Si on a un potager citadin avec rien autour et pas d’opportunités de récupération suffisamment sûres, ça peut se révéler utile de faire cet apprentissage.

    Et si nos sociétés se « tiers-mondisent » comme l’envisagent certains, ça sera peut-être d’un certain secours. En tout cas ça l’est déjà actuellement dans les pays pauvres.

    Mais il me semble que Korrotx souhaite mener cette expérience.
    Ou plutôt j’avais la curiosité de tester si c’était possible, mais cette curiosité a pris une autre direction avant d’avoir suffisamment amélioré ce sol, donc ça restera un mystère…
    Cela étant, pour certaines cultures dont j’ai pesé les récoltes j’arrive aux rendements moyens du bouquin. C’est le cas pour la fève, la bette et la courge musquée. Mais pour le reste (notamment ce qui n’est pas fan d’humidité), à vue de nez je ne pense pas y être encore.

    j’ai besoin de gens qui se lèvent tôt le matin
    Zelda elle se lève super tôt le matin et en plus elle fait la vaisselle que ses hôtes ont eu la flemme de faire la veille.

    Pour l’instant, les capacités d’accueil sont limitées (une personne ou un couple). On réfléchit à des possibilités d’accueil léger pour la belle saison (yourte, grande tente, teepees, etc.).
    Sinon Zelda si tu as envie de pratiquer le double-bêchage en terrain difficile (confirmable par Jeuf) tu peux passer chez moi😉, j’aurai de quoi faire ce printemps.

  12. fabien dit :

    On n’est effectivement pas obligé de se lancer dans une aventure de stricte autosuffisance du potager. Mais il me semble que Korrotx souhaite mener cette expérience. Ca dépend aussi de la situation dans laquelle on se trouve. Si on a un potager citadin avec rien autour et pas d’opportunités de récupération suffisamment sûres, ça peut se révéler utile de faire cet apprentissage.

    Sinon pour la Corse, ça peut s’étudier. Mais suites aux expériences qu’on a eues, il faut mettre les choses au clair avant même de décider de venir : j’ai besoin de gens qui se lèvent tôt le matin et qui sont capables de se caller sur mon rythme de vie. Après, on se base sur les règles de Wwofing classiques.

    Pour l’instant, les capacités d’accueil sont limitées (une personne ou un couple). On réfléchit à des possibilités d’accueil léger pour la belle saison (yourte, grande tente, teepees, etc.).

  13. jeuf1 dit :

    j’ai semé du seigle à l’automne 2006 sur deux planches parallèles, l’une double-bêchée […], l’autre non  »
    Quelle préparation du sol fut faite alors sur la deuxième? simple béchagfe? Décompactage à la fourche-béche ou grelinette?
    Concernant l’exportation d’humus de terrain , sans compensation : il faut noter que c’est ainsi qu’a fait l’agriculture européenne pendant des siècles à partir de l’invention de la traction attelée lourde, en envoyant paître les bêtes sur des terrain loin des village moins fertiles qui n’étaient jamais cultivé, et surtout en fauchant la paille de ces terrains pour la ramener l’hiver à l’étable, étable dont le fumier était utilisé évidemment pour les terres cultivées et non les prairies lointaines. çe ne semblait pas poser de problème à ces terrains. Si?
    Je considère qu’en plus de ses 400m², on peut utiliser quelques centaines de m² à coté de sa micro-ferme pour extraire un peu d’humus et se faciliter la tâche sur ses espaces cultivés…

  14. korrotx dit :

    En tout cas tu m’as fait rigoler😉

  15. zelda dit :

    Bé, j’avais tellement honte que j’ai voulu mettre ce commentaire sur le compte de Nicollas, mais en fait, c’est bien moi qui cause, hein …

  16. Nicollas dit :

    Ça fait plaisir de te lire (commentaire hautement intéressant) ; et tu donnes envie de double-bêcher. (Enfin, à moi, mais comme dit quelqu’un que je connais, ça dépend aussi de ton terrain, de son histoire, de tes possibilités, alors on verra).

    Pendant que j’y suis dans le commentaire qui apporte drôlement d’infos, Fabien, tu penses accueillir des gens avec des bras pour double-bêcher ou autre en Corse ?

    Bon, je poste avant d’avoir trop honte et d’effacer.

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