La Résurrection du Mélèze – Récit hivernal (1/2)

Nous avions évoqué avec la visite du terrain d’Agnès, des faits troublants en rapport avec la forêt. On trouve dans la littérature mondiale d’autres cas d’approches non cartésienne de la nature et particulièrement à travers les arbres. Pour cela, on pourrait se renseigner sur les peuples primitifs dans les chaudes forêts équatoriales, thème en fait largement abordé par les ethnologues. On peut aussi parler de « l’homme qui plantait des arbres » de Giono pour ce qui se fait en climat tempéré montagneux; je suppose cette histoire déjà connue des humusiens. Mais aujourd’hui, je vous convie plutôt dans les forêts froides de Russie, à travers un « Récit de la Kolyma » de Varlam Chalamov. En cette terre au nord-est de la Sibérie, la Kolyma, furent envoyés des millions des prisonniers au milieu du XXème siècle, et fut approchée, par quelque-uns des rares survivants aux températures polaires (jusqu’à -60°C) qui peuvent régner là-bas, « une connaissance essentielle, une connaissance de l’être, de l’état ultime de l’homme, mais acquise à un prix trop élevé ».

Suivant la post-face de ce livre, il est question d’espoir et d’espèrance, donnant des considérations dont m’avait déjà parlées l’ami Korrotx, sans que j’eus vraiment compris à ce moment là :
« La foi authentique, qui aide à supporter les souffrances, est un phénomène peu fréquent à la Kolyma. L’écrasante majorité des détenus vit, mue par l’espoir. L’espoir continue d’alimenter en eux l’étincelle, plus que vacillante, de la vie. Chalamov tient cet espoir pour un mal […] »L’espoir, pour un détenu, c’est toujours une entrave. L’espoir c’est toujours l’absence de liberté. Un homme qui espère change de comportement, il transige plus souvent avec sa consience[…].
Le livre de Chalamov [n’est pas] une succesion d’horreurs, il se rattache à la vraie littérature. Les Récits de la Kolyma sont en effet empreints d’espèrance. Quand tous les sentiments ont abandonné l’homme, il voit encore autour de lui la nature, le ciel, la neige, l’invicible pin nain sibérien, « arbre de l’espoir ». Il voit les fleurs et l’herbe du bref mais exubérant été de la Kolyma. Et quand l’homme voit le ciel et la terre, les fleurs et la neige, alors naît le mot. La nature et le mot poétique sont l’ultime espoir de l’homme. De cela Varlam Chalamov a gardé la mémoire. »
Même en ce lieu extrême, l’esprit humain est donc encore présent, ainsi que la vie , bien que « la Kolyma […] remet en cause l’existence même de la matière organique et transforme le détenu en un homme minéral.
[…] Il est perçu et se perçoit lui-même comme de la chair illégitime parce que vivante, mais susceptible de se figer, de se « pétrifier ».[…]
À la Kolyma, c’est la pierre qui est la mesure de toute chose, l’état primordial et final de la matière. La pierre, la neige, le ciel, la mer, les arbres, les animaux et les humains ne sont que les différents états d’une masse universelle, taillés dans le même matériau originel […]. »

Si la pierre, le minéral, est la mesure de toute chose, où donc les arbres et autres êtres vivants trouvent-ils l’énergie de s’animer?
Laissons donc répondre Chalamov après cette longue introduction…

 

La résurrection du mélèze
(1966)

Nous sommes superstitieux. Il  nous faut des miracles. Nous inventons des symboles qui nous font vivre. Dans l’Extrême-Nord, l’homme cherche un exutoire à sa sensibilité qui n’est ni détruite, ni dégrisée par des décennies passées à la Kolyma.
L’homme envoie un colis par avion : ce ne sont pas des livres, ni des photographies, ni des vers, c’est une branche de mélèze, une branche morte de la nature vivante.
On met d’an l’eau cet étrange cadeau : une branche du nord, une branche d’un arbre septentrional, marron clair, rugueuse et ossue, froissé, brisé dans le colis postal, desséchée, éventée par les souffles de l’avion.
On la met dans un bocal où il y avait eu des conserves, plein de la méchante eau du robinet, chlorée et désinfecte, une eau qui peut tuer à elle seule tout ce qui vit -et qui le fait volontiers-, l’eau morte qui coule du robinet à Moscou.
Le mélèze est plus sérieux que les fleurs. Dans la pièce, il y a beaucoup de fleurs, aux couleurs éclatantes. On y met des bouquets de merisiers et de lilas dans de l’eau chaude, on en taille les tiges et on les trempe dans de l’eau bouillante.
La branche de mélèze, on la met dans de l’eau froide, à peine tiédie. Elle a vécu plus près de la rivière Tchornaïa [où fut tuée Pouchkine] que toute ces fleurs, toutes ces branches de merisier à grappes et de lilas.
La maitresse de maison le sait bien. Comme le sait le mélèze.
La branche, soumis à une volonté humaine passionnée, bat le rappelle de ses forces physiques et spirituelles, car les forces physiques ne suffiraient pas pour qu’elle ressuscite : la chaleur de Moscou, l’eau chloré et le bocal en verre, plein d’indifférence. D’autres forces se réveillent en elle, des forces secrètes.
Au bout de trois jours et trois nuits, la maitresse de maison est réveillée par une odeur étrange : confuse de térébenthine, une odeur faible, fine et nouvelle. Dans la peau de bois rugueuse, de jeunes et nouvelles aiguilles vivantes, fraiches, ont éclot et jaillit ouvertement à la lumière.
Le mélèze et vivant, il est immortel : ce miracle de la résurrection  ne peut pas ne pas se produire puisque la branche de mélèze a été placé dans le bocal le jour anniversaire de la mort, à la Kolyma, du mari de la maitresse de maison, un poète.
Même la mémoire du défunt participe à la renaissance, à la résurrection du mélèze.
Cette tendre odeur, cette verdeur éclatante des aiguilles sont d’importantes prémisses de vie. Faible, mais vivante, ressuscité par quelques forces spirituelles secrètes, prémices dissimulées dans le mélèze qui se montrent au grand jour.

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