Qu’est-ce que j’ai contre les paysagistes ?

Mais qu’est-ce que tu as contre les paysagistes ?

C’est la question qui m’a été posée abruptement aujourd’hui.

Sur le coup, je dois dire que j’ai eu du mal à répondre. Qu’est-ce que j’ai contre les paysagistes ? A priori rien. J’ai de très bons rapports avec ceux que je connais, et même, j’ai des projets avec certains d’entre eux, en Corse, notamment. J’ai moi-même parfois l’impression de faire quelque chose qui ressemble un peu à du paysagisme, au jardin, et je suis en train de creuser l’idée que je trouve très belle de « paysage comestible ».

Je n’ai jamais eu de petite amie paysagiste, dont la douloureuse disparition aurait pu me faire détester définitivement la profession. A vrai dire, si Gilles Clément est parfois cité sur ce blog, si je suis copain avec les gens du parc de Saleccia, si je m’amuse à faire des dessins avec du BRF dans des jardins, si je m’intéresse au paysage comestible, si je déplore la disparition des paysages en agriculture moderne, c’est peut-être que j’aime un peu le paysagisme. Et puisqu’aucun d’entre eux ne m’a jamais fait le moindre mal, donc, j’aime les paysagistes.

Plus précisément, aux Murs à Pêches, l’intervention de paysagistes dans le processus d’élaboration des projets me semble, à un moment ou à un autre, indispensable.

Cependant, il n’existe pas aujourd’hui (et c’est plus flagrant de jour en jour) de consensus sur les orientations à prendre pour l’avenir des Murs à Pêches. Certains veulent une orientation carrément paysagère, d’autres veulent préserver un lieu de patrimoine, d’autres veulent y construire des choses, d’autres encore y faire de la culture, ou du tourisme, ou du social, et d’autres encore y faire pousser des choses comestible (une production agricole, pour dire des gros mots), ou d’autres choses encore. Me concernant, je devrais plaire à tout le monde, puisque je voudrais y voir un peu de tout ça à la fois.

Un autre clivage visible est entre ceux qui considèrent que ces différents projets s’opposent, se concurrencent, et ceux (dont je fais partie) qui pensent qu’il y a de la place pour ces différents projets, et même qu’il y aurait des synergies entre ces différentes activités que ça ne m’étonnerait pas (c’est d’ailleurs un peu pour ça que j’aimerais travailler sur des projets qui mêlent un peu de tout ça).

Étant donné que depuis quelques années, la recherche d’un consensus sur la manière de mener la réhabilitation des Murs à Pêches est visiblement au ralenti, il a été décidé il y a quelques temps de faire appel à un médiateur. Comprenez quelqu’un qui aurait une expérience de la médiation, des outils et des méthodologies propres à faire avancer une médiation. Parce que mener une médiation en terrain difficile, ça nécessite d’être médiateur.

Un autre point essentiel concernant ce médiateur et son équipe, c’est bien entendu qu’il faudrait qu’il soit le plus neutre possible : l’objectif d’une médiation est de faire émerger des solutions, pas d’élaborer un projet à partir d’orientations préconçues. Sinon, ce n’est pas une médiation, c’est la phase d’élaboration d’un projet déterminé. En clair, on en est à la phase de décision des orientations, les applications viendront ensuite.

Mais quel rapport avec les paysagistes, me direz-vous ? Voici :

Nous en sommes actuellement à la phase de choix d’un médiateur. Nous avons par conséquent reçu quelques candidatures, parmi lesquelles nous devons choisir la meilleure. Mais comment choisir aussi impartialement que possible un médiateur parmi 6 candidatures ? Nous avons trouvé une réponse qui nous paraît efficiente : élaborer une méthodologie, une grille d’évaluation, et l’appliquer aux 6 candidatures.

Nous avons d’ailleurs passé du temps à nous mettre d’accord sur cette méthode d’évaluation. Des gens ont travaillé dessus, cela a été affiné en réunion, puis une méthode précise a été décidée au consensus. Tout le monde était d’accord, les choses étaient bien parties. Tout le monde sauf un participant, dont un coup de fil urgent d’une bonne demi-heure sur son portable lui avait interdit de participer à ce travail préliminaire. Sans doute sa maman, ou le sujet ne l’intéressait pas trop (c’est sûrement plutôt ça, puisqu’il arrive presque systématiquement en retard au réunions, un bon quart d’heure ce jour-là et la semaine précédente), mais bon, je dois dire que moi-même, le samedi matin, je préférerais me la couler douce que d’aller à des réunions sur des sujets compliqués.

Bien. Je résume, pour ceux qui ne maîtrisent pas le sujet, ça peut devenir compliqué : les Murs à Pêches ont besoin de faire émerger des projets, sinon, ça finira mal pour ce lieu. Comme c’est conflictuel, on choisit de faire appel à un médiateur. Comme choisir un médiateur c’est conflictuel, on décide au consensus une grille d’analyse des candidatures. Il n’y a plus qu’à l’appliquer.

Bon, me direz-vous ? Qu’est-ce qu’on a choisi comme critères pour le choix ? Ben, des critères assez simples, en fait, que je vous donne dans le désordre. On cherche un médiateur, donc, premier critère, on veut un médiateur. Quelqu’un qui a une expérience en médiation, quoi. Second critère, l’expérience en développement territorial, puisqu’on développe un territoire. Troisième critère, la méthodologie et la boite à outils proposées : puisque c’est pas facile de faire une médiation, on veut que le candidat médiateur soit au clair sur la manière dont il va procéder pour arriver à un résultat. Pas con, hein ? Dernier critère principal (il y a des critères secondaires), la compréhension de la problématique. Le minimum, quand même.

Bien. Comme nous en sommes à la première phase du choix, il est décidé d’éliminer les candidats qui ne respectent pas au moins deux critères parmi les quatre critères principaux. Les candidats restants viendront défendre leur cause à l’oral. C’est donc parti pour une revue de détail des candidats.

Les deux premiers passent assez vite : pas de doute, ils passent le premier obstacle. Les deux derniers passent assez vite aussi, ils ne répondent pas aux critères. Un autre n’a pas reçu le cahier des charges de la médiation, il n’a donc pas pu faire une candidature correcte. Reste le numéro 3.

Une paysagiste.

Très expérimentée.

Comme paysagiste.

Très vite, il apparaît que sa candidature ne correspond pas aux attentes. La candidate a une expérience en médiation, mais qui semble assez faible : ce n’est pas son coeur de métier. Elle n’a pas (d’après son CV) d’expérience en développement territorial. La boite à outils proposée est étrange : « La boite à outils utilisée pour l’animation des réunions se compose de l’éventail des outils du paysagiste ». Animer des réunions avec des outils de paysagiste, cela sonne bizarre. Une médiation, cela devrait se faire avec des outils de médiateur, ou je n’y comprends rien.

Côté compréhension du sujet, d’ailleurs, on peut se poser des questions : répondre par un projet paysagiste à un cahier des charges de médiation, c’est un peu HS. D’autant plus que dès la page 3, l’affaire est pliée : ce n’est pas une médiation qui est proposée, mais du consulting en paysage : « En tant que paysagiste, il s’agira avant tout à mes yeux, de donner au collectif et aux acteurs des solutions concrètes de gestion : notamment de valorisation et de réhabilitation du patrimoine bâti, les murs, et de gestion du patrimoine végétal ou paysager, les arbres fruitiers, les milieux écologiques à préserver etc. »

Autrement dit, exactement ce dont nous aurons besoin… quand la médiation sera terminée, si nous décidons de donner une orientation paysagère aux Murs à Pêches (ou dans les portions des Murs à Pêches où l’on aurait décidé d’une telle orientation). On ne mène pas une médiation en ayant déjà décidé du résultat (enfin, il me semble).

Et quand il y a, dans la candidature, compréhension du sujet, par exemple quand la candidate affirme très justement que le médiateur et son équipe devront être « le plus neutre possible », c’est pour deux lignes plus loin faire une proposition en totale contradiction avec cette affirmation : « j’aimerais associer à ma candidature, celle d’A., étudiant architecte-paysagiste, ayant une réelle connaissance du contexte local, pour le poste d’animateur-coordinateur (celui qui assistera le médiateur, NDA) ». Problème: A. est membre d’une des associations des Murs à Pêches qui participent au choix du médiateur, et qui a des avis bien précis sur ce que devraient ou ne devraient pas être les Murs à Pêches.

Il est donc difficile de faire moins neutre que lui, et proposer dans une candidature un assistant dont l’association participera au choix du médiateur, c’est pour le moins être juge et partie. D’autant plus quand les développements de la candidature suggèrent que la candidate médiatrice pourrait déjà avoir pris fait et cause pour les visions de son assistant.

C’est parce que la candidature ne respecte pas au moins 3 des 4 critères majeurs de sélection que plusieurs des personnes présentes ont considéré que cette candidature devait être écartée. Ce à quoi certaines associations, sans argumenter, ont décidé de s’opposer, donnant soudain d’autres critères, et contestant la méthodologie choisie (surtout la personne qui avait raté l’élaboration de cette méthodologie parce qu’il avait un coup de fil plus important que tout). Parmi ces associations, celle d’A.

C’est pour cette raison aussi qu’A. est venu me voir cet après-midi, m’a demandé assez agressivement ce que j’avais contre les paysagistes, m’a reproché d’avoir donné l’avis que j’ai donné à la réunion en question, et m’a clairement signifié que dans son esprit, cette médiation n’était pas vraiment une médiation, mais plutôt un projet à élaborer, en tout cas pas une vraie médiation. Ce qui évidemment transparaissait dans la candidature qu’il défend. Et ne correspond pas du tout à l’objectif que les associations porteuses de la médiation ont défini, au cours de longues et fastidieuses réunions, au consensus.

Pour répondre à la question initiale, je n’ai rien contre les paysagistes, mais s’ils veulent faire de la médiation, qu’ils deviennent médiateurs, et adoptent les règles de la médiation, comme par exemple de laisser finir une phrase à leur interlocuteur (cela dit, je m’en fous, si on me laisse pas parler, j’écris, et à mon avis, vous feriez mieux de me laisser parler…). Et les paysagistes participeront au projet, pleinement, quand le processus de médiation aura décidé que nous avons besoin de leurs compétences de paysagistes.

Enfin, ce n’est que mon avis, et qui le souhaite peut y répondre.

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6 commentaires pour Qu’est-ce que j’ai contre les paysagistes ?

  1. Jef dit :

    Il y a un site pour l’association dont je parle ci-dessus, je ne sais pas s’il vient de sortir… :
    http://www.cotejardins.org/

  2. Jef dit :

    Je rajouterai ceci. Je me suis emballé, si un tel projet né, il faut commencer doucement et pas à 300. Après il peut y avoir croissance du nombre de participants suivant un processus itératif.
    De même, ils pourront construire ensemble, petit à petit, un paysage, et toute sorte de chose, de façon à ce que ça ne coute pas cher.
    Il pourrait y avoir aussi, entre autres aménagement qui feront de ce lieu un endroit très accueillant le dimanche et les autres jours, une aire de jeu de quelques centaines de m² pour les enfants, des fois que ceux-ci se lassent rapidement de l’arrachage des herbes. Cette aire serait doté de jeu auto-produits non certifiés NF Sécurité.
    Il pourrait y avoir une aire d’expériences agricole de quelques milliers de m où il n’y aurait pas de contrainte de production de légumes (puisque ce sera expérimental).
    Plus tard encore, une construction collective de sorte de « maison de l’écologie »? mais ça me dit pas trop, vu que c’est la mode, il y en a plein qui se font, il y a déjà le Cler et MVE à Montreuil , et puis elle ne préchera qu’aux convaincus….

    ou alors une maison de l’Humus….

  3. Jef dit :

    On lit là :
    « les Murs à Pêches ont besoin de faire émerger des projets, sinon, ça finira mal pour ce lieu.  »

    « Certains veulent une orientation carrément paysagère, d’autres veulent préserver un lieu de patrimoine, d’autres veulent y construire des choses, d’autres encore y faire de la culture, ou du tourisme, ou du social, et d’autres encore y faire pousser des choses comestible (une production agricole, pour dire des gros mots), ou d’autres choses encore. Me concernant, je devrais plaire à tout le monde, puisque je voudrais y voir un peu de tout ça à la fois. »

    J’ai vu près de Lyon un jardin associatif nommé Coté Jardin, qui existe depuis plus de quinze ans (ou vingt?). C’est comme un amap mais en mieux. Car le producteur se sent moins seul : les membres de l’assocation sont engagés à travailler 6 dimanches (au moins ) par an sur le terrain. Dimanches qui se passent d’ailleurs en toute convivialité. Ainsi leur contribution est loin d’être négligeable. On peut dire à ce sujet qe la réalisation de 80 h de travaux de récoltes et désherbage sont réalisés de manière plus heureuse par une douzaines de citadins un dimanche, que par un maraicher tout seul pendant sa semaine. Le résultat est le même : une production de trucs qui se mangent.
    Et là donc, près de Lyon, il y a 100 familles fournies en paniers sur 8000 m2. Il n’y a qu’un seul salarié permanent la semaine et je suis pas sûr qu’il soit à temps complet

    La campagne étant trop loin, j’aurai pu penser qu’il n’y a pas moyen à Paris d’importer cette expérience géniale, où chacun peut contribuer à sa production de nourriture tout en étant guidé par quelqu’un d’expérience (le jardinier permanent) pour éviter de rater son jardin, et le tout avec une très bonne productivité de légumes surfacique et par travailleur. C’était sans compter sur les murs à pêche, pas trop loin du métro Mairie de Montreuil.
    Si on trouve au moins 8000 m2 viables sur ce site, si on va piquer leurs techniques d’organisations aux lyonnais (mises au point en des décennies) pour les plannings des dimanches notament et l’organisation des taches sur le terrain, on pourrait réaliser non seulement une expérience du genre de Coté Jardin, mais en plus quelque chose d’encore plus salé; avec les autres projets évoqués ci-dessus (architecture, culture, paysage…). (par exemple avec des buttes de double-bechage, on sera plus productifs, et sur 2ha 300 parisiens et leur famille réaprennent le contact de la terre, sous cette forme travaillante qui n’a je pense rien à voir le genre folklorique et consumériste du voyage à la campagne). Qu’en pensez-vous?

  4. Bab dit :

    Je viens de découvrir en même temps ce blog et cette intervention très instructive pour moi. Comme habitante mais « non militante », j’ai ressenti une impression d' »abandon » des lieux et d' »élitisme » à la fois, lors de mon passage le dimanche des Journées du Patrimoine. Nous ne voulons pas perdre ces lieux qui font partie de notre histoire, mais pas non plus participer à des « Guerres des Boutons » dommageables. Merci d’avoir éclairé ma lanterne sur le projet d’une médiation qui aboutirait à, enfin, fédérer les projets pour ces lieux, même si on vous reproche que ce sujet est un peu HS sur ce blog.

  5. fabien dit :

    Un mail a été envoyé à toutes les personnes concernées dans l’heure qui a suivi la mise en ligne de l’article.

  6. Jef dit :

    Moi je veux bien, mais est-ce bien l’endroit (ce blog) pour expliquer cela? Est-ce que monsieur A. en question peut répondre? Sait-il qu’il est question de cette affaire ici sur ce blog? Par exemple ici tu rapportes son propos d’une certaine manière, et s’il n’est pas et avec la façon dont tu as rapporté le propos et ne connait pas l’existence de cet article, il n’a pas de moyen de répondre, et on reste sur ton avis…
    Dans ce cas, un médiateur ou un juge serait apte à rapporter « le plus objectivement possible » les thèses des différentes personnes en présence. S’il s’agit bien, comme tu semble le dire, me corriger si je me trompe, d’une sorte de « dévoyement de la médiation pour l’avenir des murs à pêches », il est vrai que cela pose problème…

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