De la continuité des écosystèmes

Dans la lutte incessante que livrent agriculteurs et jardiniers à la nature hostile, il me semble bien que la question de la rupture des écosystèmes est fondamentale. On le constate expérimentalement, des cultures isolées, placées à distance d’un écosystème complexe, sont plus sujettes aux attaques de parasites que des cultures placées au sein même de ces écosystèmes. Et nécessiteront donc impérativement une protection artificielle, qu’elle soit biologique ou chimique.

Quelques exemples :

Nous avons planté des fèves au mois de mars. Les fèves attirent volontiers les pucerons qui, en petit nombre, les aident plutôt, semble-t-il, à fructifier, mais en trop grand nombre, les handicapent et les épuisent fortement.

Nous avons pu constater, au sein du jardin, à quelques mètres de distance, de fortes différences de taux d’infestation de ces fèves par les pucerons : fort sur BRF dans la zone centrale du jardin proche de ce qui sera un jour une mare, mais qui n’est encore qu’un bout de terrain vague, modéré (sur BRF) à faible (sur paillis) sur la zone proche de la haie extérieure.

La haie extérieure est habitée de nombreuses coccinelles, prédateur important des pucerons. Pourtant, il y a très peu de pucerons sur les espèces composant la haie. En revanche, malgré le nombre très important de pucerons infestant les fèves au centre du jardin, les coccinelles rechignent à s’y installer. Pire, elles ont tendance à s’en éloigner si on les y installe.

Les fèves poussent à cet endroit-là dans ce qui ressemble pour l’instant assez fort à un désert : le BRF a très bien rempli son office de désherbeur pour l’instant, et ne s’est pas décomposé. De plus, la végétation entre les buttes, même sur les allées les moins fréquentées, est encore absente ou embryonnaire. Tout ceci concourt à une rupture de la biodiversité entre la haie et ces plants. Même sur quelques mètres, cette rupture est rédhibitoire pour les coccinelles, malgré leur capacité à voler. Cet espace trop propre leur est hostile. La rupture de continuité de l’écosystème est fatale à nos fèves. Fèves et coccinelles se sentent déjà plus à l’aise sur la zone pailllée, où a largement repoussé une végétation spontanée.

Tous les jardiniers connaissent le problème de la fonte des semis : un champignon pathogène attaque les plantes à peine germées et les détruit en quelques heures ou quelques jours. Il est recommandé aux jardiniers d’utiliser un terreau stérile et de laver soigneusement leurs outils avant toute intervention pour des semis. Malgré ces précautions, la fonte des semis frappe souvent les pépinières.

Pourtant, ce champignon redoutable est un bien fragile prédateur. Il est incapable de supporter la concurrence d’autres champignons tout à fait anodins pour les semis. La meilleure manière de lutter contre lui est donc d’offrir aux semis une terre… infestée de champignons. De champignons variés, bien sûr. La rupture de biodiversité que constitue un semis dans un terreau stérile peut leur être fatale. Leur offrir la biodiversité d’un sol naturel leur sauve la mise.

Des auteurs comme Gilles Clément ont par ailleurs souligné à quel point il est important, pour un écosystème, d’être géographiquement le plus cohérent possible : une forêt de 100km2 d’un seul tenant contient une plus grande biodiversité qu’une forêt de la même surface morcelée par quelques routes et une autoroute, ou pire, éclatée en plusieurs lieux.

L’agriculture moderne consiste à morceler l’espace, et à disperser les zones de forte biodiversité. Une simple ballade dans une zone d’agriculture intensive suffit à constater que ce sont les zones labourées qui forment une vaste toile (tous les champs cultivés sont reliés les uns aux autres), dans laquelle sont disséminées des zones plus ou moins naturelles plus ou moins importantes. C’est exactement l’inverse qu’il faudrait réaliser.

Et de fait, c’est exactement l’inverse que réalisait le paysage de bocage : les haies, zones d’importante biodiversité, étaient toutes reliées entre elles et maillaient l’intégralité du territoire. Même si la surface consacrée à ces haies était minoritaire dans la surface totale du paysage, le point fondamental était leur continuité. Elles formaient un seul et même refuge aux espèces sauvages à travers tout l’espace agricole.

Et c’est ce que réalise encore mieux l’agroforêt telle qu’on la rencontrait dans les régions de montagne ou telle qu’elle subsiste encore dans certaines régions tropicales. Là, ce sont véritablement des zones entières qui sont à la fois zones agricoles et refuges de biodiversité, intégrés à de véritables zones sauvages, le tout couvrant la quasi-intégralité du territoire. Et c’est à ce niveau qu’on entre à mon sens dans la permaculture. C’est aussi ce qui donne la première règle fondamentale de la permaculture à mes yeux : la permaculture est ce qui n’oppose pas, ne sépare pas.

Nous y reviendrons…

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4 commentaires pour De la continuité des écosystèmes

  1. fabien dit :

    Oui, et les murs de végétaux de Patrick Blanc pourraient être une solution pour assurer ce maillage : http://www.pixiflore.com/flash/itv_pixiflore/blanc.html

  2. lolo dit :

    Et le maillage ? les chaines de jardins qui vont d’une forêt au coeur des villes ? Les « coulées vertes » ? Il me semble que ce soit une méthode intéressante aussi, elle donne ne extension pour des zones plus cohérentes vers les villes. Les maillages de haies reliant les bosquets aux grandes forêts rend les champs plus intégrés à la biodiversité.

  3. fabien dit :

    Merci à Joachim pour les lectures d’extraits de Gilles Clément.

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