Ne pas crier inconsidérément famine

Pour poursuivre mes réflexions après la lecture d’Histoire des agricultures du monde, et notamment pour préciser les points qui avaient été discutés à la suite de cet article du mois d’octobre, je vais essayer de parler un peu de l’histoire des famines, et des manières dont les populations ont pu, au cours des siècles, essayer de s’en prémunir. Je suis désolé pour nos lecteurs de devoir commencer une série d’articles chiants, mais c’est pour la bonne cause.

Pour mémoire, la thèse défendue par notre contradicteur, me semble-t-il étudiant en agronomie, était que seuls les pesticides avaient pu garantir une stabilité des récoltes suffisante pour éviter la survenue périodique de famines. Plus globalement, il semblait soutenir l’idée que seule l’agriculture chimique et mécanique moderne avait permis d’éradiquer la faim.

Cette unique affirmation en contient en fait deux : la première est que, dans l’histoire précédant l’agriculture moderne, aucun système agricole n’aurait pu garantir durablement la stabilité alimentaire. La seconde est que le système actuel la garantit durablement de manière certaine. Nous verrons que ces deux affirmations sont pour le moins à nuancer fortement. Je parlerai de la première aujourd’hui, de la seconde plus tard.

Il ne fait aucun doute que l’histoire de l’agriculture est ponctuée de famines récurrentes, à première vue quasiment permanentes. C’est ce premier point qu’il faut déjà nuancer. Effectivement, aucun des systèmes agricoles qui se sont succédés sur le globe, en toutes époques et en tous lieux n’a jamais empêché la faim de menacer et de frapper finalement.

De fait, quel que soit le système, la famine survient tôt ou tard : soit parce que le système est intrinsèquement insuffisant, et alors la faim frappe en permanence, de manière modérée ne provoquant pas d’effondrement de la population. Soit, quand le système est efficace, parce que la population finit toujours par atteindre un point critique, limite. On se retrouve alors dans la situation précédente de système insuffisant par rapport à une situation donnée.

La différence dans ce cas est qu’on se retrouve avec une population bien supérieure à ce que l’écosystème est capable de supporter si jamais le système vient à faire défaut. Que des événements internes ou externes viennent gripper le système, et tout s’effondre. C’est ce qu’ont vécu les Romains, puis les Européens du moyen âge, ou encore les Incas.

Le système romain est basé sur la ponction de la périphérie par le centre : ponction en force de travail, puisqu’on utilise les esclaves capturés durant les périodes de conquêtes pour l’agriculture, et ponction par l’impôt, les surplus agricoles des provinces étant redirigés vers Rome. De plus, le système est largement fragilisé par l’épuisement des sols qu’il cause, toujours du centre vers la périphérie : il est toujours à le recherche de terres nouvelles, pour combler une baisse de rendement plus ou moins importante des terres anciennes. En cela, c’est un système qui ne peut qu’avancer ou s’effondrer. Dès lors que les conquêtes piétinent, le système se fragilise, la production agricole baisse, et les incursions des barbares font le reste. En quelques siècles, la population de la partie occidentale de l’ancien empire diminue au moins de moitié.

Le système inca est basé sur une centralisation encore plus forte. Dans une région de montagnes difficile pour l’agriculture, seule une organisation parfaitement huilée permet d’éviter les pénuries. De fait, de vastes greniers engrangent les surplus et les redistribuent en périodes difficiles, le tout dans un système de quasi-divinisation du pouvoir, ce qui permet de nourrir très correctement une population relativement nombreuse. Quand le système est détruit par les Espagnols, la population s’effondre de manière encore plus dramatique que dans l’exemple précédent.

Ces deux systèmes ont en commun de ne pas avoir développé une grande technicité culturale : les surplus agricoles sont faibles, les outils légers, et c’est l’organisation sociale très dirigiste et élaborée qui assure la stabilité de l’ensemble. La faillite de cette organisation précipite inévitablement la chute du système et la famine.

La situation en Europe au Moyen Age est différente. Ce n’est pas tant l’organisation sociale que la technique qui assure une période de prospérité, même si la centralisation des pouvoirs et d’autres changements sociaux sont importants pour le développement du système. L’adoption progressive de la culture attelée lourde, du 11ème au 13ème siècle, assure des surplus agricoles relativement importants. Cela permet à la fois un accroissement important de la population et l’apparition de nouvelles catégories sociales. C’est à cette époque qu’apparaissent les bourgeois, c’est-à-dire ceux qui vivent dans les bourgs et vivent d’autre chose que la terre. Dans ce système, c’est tout simplement le fait que la population ait atteint un point critique au début du 14ème siècle qui en précipite la chute : l’écosystème ne peut plus suivre, la déforestation est intense, les terres à conquérir se font rares. Il s’ensuit des disettes, puis, à partir de 1320, de véritables famines. Lesquelles précipitent la chute de la production, et alimentent un cercle vicieux. Au milieu du siècle, la peste s’en mêle, directement liée à la situation de stress alimentaire. La guerre de 100 ans débute en 1337, même si on ne peut pas la relier directement à la situation agricole.

On retrouve ce problème de saturation des écosystèmes dans un autre grand type d’agriculture, en Egypte ancienne. Là, on pratique une agriculture basée sur l’utilisation de la crue du Nil. Dans un premier temps, cela se fait directement sur les berges du fleuve. Mais le caractère irrégulier des crues incite à mettre en place des systèmes permettant de les réguler. La population augmente alors, jusqu’à saturation des capacités du système en cours. S’ensuit une période de disette, voire famine, et décadence politique. Jusqu’à ce qu’un nouveau pouvoir, plus fort, relance de nouveaux équipements. La population augmente de nouveau, etc. L’histoire de l’Egypte ancienne est une succession de période d’expansion et de périodes de décadence. Jusqu’au moment où les limites finales de l’écosystème sont atteintes, et où la crise devient permanente.

Deux autres systèmes au moins ont historiquement nourri très convenablement leur population : les systèmes arboricoles de culture irriguée en terrasse des régions méditerranéennes, et le système de culture sans jachère d’Europe du nord-ouest, système qui dominait l’agriculture occidentale jusqu’au début du 20ème siècle.

Ce système, que l’on peut qualifier d’agro-sylvo-pastoraliste, avait réduit à zéro les famines, partout où il s’était diffusé, malgré des densités de population assez fortes. En Angleterre d’abord, où il a permis la révolution industrielle et donné, au moins provisoirement, tort à Malthus. En Europe continentale ensuite. Les seules régions dans lesquelles l’agriculture sans jachère ne s’est pas étendue en Europe étaient l’Europe de l’est, Russie comprise, l’Irlande, et les régions méditerranéennes. Toutes régions qui, elles, ont continué à connaître des disettes, voire des famines. Mais dans les régions qui avaient adopté cette première révolution agricole des temps modernes, la faim avait disparu bien avant l’arrivée des pesticides. La lutte contre les parasites était assurée par la rotation des cultures, par le choix de variétés résistantes, et par l’entretien et l’amélioration de la qualité des sols.

On ne saura jamais ce qu’il serait advenu à terme de ces deux systèmes. Il est clair qu’ils étaient tous deux bien plus durables que les précédents, puisque la protection et même l’amélioration de l’écosystème en constitue le centre. Mais il est probable que l’un comme l’autre aurait conduit à terme à une augmentation insoutenable de la population, et donc à son abandon. Nous ne saurons jamais si les populations qui en bénéficiaient auraient pu apprendre à gérer leurs effectifs en fonction de leur capacité de production soutenable : l’un comme l’autre ont cédé la place au système mécanisé. Le premier en étant remplacé, le second en étant abandonné car trop peu concurrentiel.

On peut donc retenir qu’historiquement ont coexisté deux situations : des systèmes peu élaborés, permettant à leurs membres de survivre difficilement, avec une population faible, limitée par la capacité de production, sujette à des disettes récurrentes mais limitées. Et des systèmes plus performants, permettant de réduire quasiment à zéro le risque de famine durant plusieurs siècles, mais qui ont toujours fini par s’effondrer, en quelque sorte du fait même de leur efficacité.

Il a donc bien existé des systèmes agricoles et surtout sociaux permettant d’assurer aux populations une sécurité alimentaire tout à fait comparable à celle que nous connaissons aujourd’hui. Aucun de ces systèmes n’a perduré sans crise plus de quelques siècles, que ce soit pour des raisons environnementales, démographiques ou politiques. Il faut se garder des perspectives historiques, qui écrasent des durées de plusieurs siècles sans crise pour ne retenir que les périodes douloureuses.

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10 commentaires pour Ne pas crier inconsidérément famine

  1. Ping : Ne pas chanter prématurément victoire « Le sens de l’humus

  2. Ryuujin dit :

    « Il y a un principe de base : si on ne mange pas, on meurt.
    Je n’ai jamais dit que la progression de la production agricole CAUSE l’augmentation de la population.
    Mais elle l’autorise. S’il n’y a pas alimentation suffisante, quelles que soient les impulsions à la hausse de la population, elle ne va pas loin. »

    Oui, mais cela n’est vrai que du fait d’une mortalité importante liée à la faim et aux carences, et on ne peut décemment pas proposer un système de régulation par la mort de faim des plus pauvres !

    « Cette unique affirmation en contient en fait deux : la première est que, dans l’histoire précédant l’agriculture moderne, aucun système agricole n’aurait pu garantir durablement la stabilité alimentaire. »
    Il manque une partie : « avec un minimum de souffrance liée à la faim et aux carences ».
    Ca change tout.

    « De fait, quel que soit le système, la famine survient tôt ou tard : soit parce que le système est intrinsèquement insuffisant, et alors la faim frappe en permanence, de manière modérée ne provoquant pas d’effondrement de la population. Soit, quand le système est efficace, parce que la population finit toujours par atteindre un point critique, limite. On se retrouve alors dans la situation précédente de système insuffisant par rapport à une situation donnée. »

    Bon, déjà là, c’est faux.
    Toutes les grandes famines étaient des épisodes, et au moins la moitié d’entre elles découlaient d’épidémies des cultures ou de prolifération de ravageurs.
    Au point de la crainte de ces épisodes est gravée dans les cultures humaines ( cf les plaies d’Egyptes par exemple ).

    Il n’est pas question de « régulation » des populations : de toute façon, jamais par le passé nous n’étions arrivé de mémoire d’homme à une surpopulation, ce du fait des maladies, des guerres, et de ces famines passagères.

    L’explication des famines par des mécanismes démographiques ne tient pas : les populations étaient alors ridiculement basse par rapport à celles qu’on peut nourrir avec les mêmes surfaces.
    Il fallait pour provoquer une famine une chute brutale de la production de nourriture.

    Ce n’est qu’aujourd’hui, grâce aux progrès de la mèdecine etc… qu’un problème de régulation démographique peut se poser.

    A partir de cette erreur, toute la suite le peut que taper à coté.

    Pour le reste, j’aimerais que tu réalises que ton raisonnement est biaisé par une erreur logique.

    Tu pars en effet du principe que l’écosystème produit ce qu’il faut, et que s’il y a une chute de production e’où une famille, c’est pas sa faute mais c’est parceque la population était trop élevée.
    Elle aurait du rester au niveau du nombre de gens que le minimum atteint durant la famine peut nourrir.

    C’est une erreur classique : tu juges des actions passées en partant d’informations que les gens n’avaient alors pas.
    Tu es bien gentil, mais comment est-on sensés connaitre ce minimum ? comment peut-on prévoir une famine liée à une épidémie ?

    Et maintenant, raisonne donc dans le bon sens : aimerais tu que certains de tes proches soient condamnés à mourrir de faim, que tes gosses soient condamnés à souffrir de carences etc…?
    Non, personne ne l’aimerait.
    Dès lors, il est complètement naturel de chercher à stabiliser la production agricole en contrôlant les populations de ravageurs.

    a propos, il est inutile de parler des famines Egyptiennes, Inca, Romaines…
    On a absolument aucune donnée fiable là dessus.

    Les seules grandes famines qu’on peut analyser, ce sont les famines modernes, dont une des plus grande était celle de 1846, due au mildiou de la pomme de terre.

    « Peut-être allons nous assister et participer à cette “révolution” agricole revenant à son point de départ, à savoir le jardinage ? »

    Impossible pour la bonne et simple raison que quasiment personne ne le souhaite.
    Avec un tel mode de vie, tout le monde devrait d’abord être propriétaire de terres, et ensuite agriculteur, et chacun aurait finalement peu d’assurance de ne jamais manquer de rien.

    Produire ainsi ce dont on a besoin, c’est un travail à plein temps, et la grande majorité des hommes aspire à un autre travail.
    En outre, rien ne nous assure que cela fonctionnerait, et que cela ne serait pas plutôt une descente aux enfers.

  3. Tis dit :

    Plutôt que de contester le mot révolution, on peut aussi le prendre dans sa 1ère signification qui est un « mouvement en courbe fermée autour d’un axe ou d’un point, réel ou fictif, dont le point de retour coïncide avec le point de départ. » (définition du Trésor de la Langue Française informatisé)

    Peut-être allons nous assister et participer à cette « révolution » agricole revenant à son point de départ, à savoir le jardinage ?

  4. fabien dit :

    Je veux bien qu’on conteste le terme de révolution, ça ne me pose pas de problème.
    J’ai souligné moi-même le temps qu’il a fallu aux nouvelles méthodes pour s’imposer.

    En plus, le terme de révolution agricole pose d’autres problèmes. Notamment le fait qu’on oublie toujours des événements qui pourraient porter ce nom : l’apparition de l’agriculture est la première « révolution » agricole. L’invention la culture à l’araire en est une seconde. Le passage à la culture attelée lourde une troisième. La « révolution » dont nous parlons est au mieux la 4ème de l’histoire.

    Il faut voir aussi qu’au plan social, la diffusion ne s’est pas faite du tout de la même façon en Angleterre, avec de grandes propriétés, et en France, avec une situation de petite propriété privée familiale. Pourtant, ce sont bien les mêmes techniques agricoles qui se diffusent.

  5. Deun dit :

    D’accord.

    Mais attention au concept de « révolution agricole » (en Angleterre 18ème) qui semble aujourd’hui pratiquement abandonné par les historiens, du moins très très controversé, d’après ce livre d’historiographie : « La terre et les paysans en France et en Grande-Bretagne aux XVII et XVIIIèmes siècles, 1999, CNED-SEDES. Je cite ce passage de la conclusion du chapître « L’impossible retour à une « révolution agricole » contemporaine de la révolution industrielle » :

    « (…) il y a accélération et non pas rupture pour l’agriculture anglaise à l’époque de la révolution industrielle. La véritable rupture a commencé plus tôt (…) mais il est douteux qu’il faille songer à un processus global appelant l’expression de « révolution ». Gordon Mingay l’a souligné en 1989, dans ons introduction au tome VI de l’Agrarian History. Patrick O’Brien l’avait déjà indiqué en 1977 : « il faut reconnaître que des expressions comme révolution agraire sont peu appropriées pour décrire le rythme et les caractères du changement agraire avant les fertilisants chimiques, l’électricité et les moteurs à combustion interne » (pp116-181). Il ajoutait qu' »au cours du XVIIIè siècle, le taux de croissance de la production industrielle était près de trois fois celui de la production agricole […] L’agriculture semble s’être développée plus rapidement en France au XVIIIè siècle : 0,6%/an […] Il n’y a rien d’extraordinaire dans les réussite anglaises entre 1700 et 1850 […]. En dépit des éloges que les historiens ont décerné à l’agriculture anglaise pour ses capacités de changement […] celui-ci n’a rien d’impressionnant. »
    (p. 250)

  6. Fabien dit :

    Dans cet article, je cherchais à répondre et à nuancer une opinion répandue, qui est que les famines sont permanentes dans l’histoire. Je ne cherchais pas à aller plus loin, même si ce serait évidemment à faire.
    Cela dit, on voit bien à quel point moyens techniques et organisation sociale sont liés : des sociétés avec des moyens très faibles ont pu nourrir durablement leur population grâce à une organisation quasi-militaire. La famine vient ensuite comme élément de régulation quand on est allé trop loin dans l’expansion du système.
    La première révolution agricole moderne apporte pour la première fois une surcapacité importante de production, mais cause pour la première fois l’exclusion (au moins du monde agricole) d’une grosse partie de la population.

    Pour répondre à la question du temps de travail : oui, il augmente beaucoup avec les systèmes sans jachère. Jusque-là il était limité dans l’année. On était limité par les travaux les plus durs, a priori les récoltes. On ne pouvait pas planter plus que ce qu’on était capable de récolter. Ce qui fait qu’il y avait au cours de l’année de longues périodes où l’activité restait très modérée, voire facile au regard de celle de la période des moissons.
    Chaque nouvelle amélioration technique apporte de nouvelles tâches à caser dans l’année, mais aussi, en permettant de récolter plus, intensifie le travail déjà existant dans les périodes plus tranquilles. De plus, la possibilité d’employer des saisonniers, dès lors qu’une fraction importante de la population n’a plus l’agriculture comme activité principale, accentue encore la possibilité de passer outre le facteur limitant des périodes dures.
    De fait, plus l’agriculture se technicise, plus les agriculteurs travaillent. Du moins jusqu’au milieu du 20ème siècle et probablement encore aujourd’hui pour la majorité des agriculteurs.

    Concernant l’agriculture de la première révolution agricole, elle se rattache beaucoup à la notre par tout ce que tu dis.
    En revanche, je la vois très différente quant à son rapport à l’écosystème. Dans bien des aspects, elle agit avec lui et non pas malgré lui (fertilité renouvelée localement, notamment). Mais effectivement, il semble impensable qu’elle ait pu s’arrêter là, et elle semble déboucher inéluctablement sur l’agriculture moderne.

    Un autre point est qu’il faut distinguer l’existence d’une technique et sa généralisation. On a en général plusieurs siècles entre les premières expérimentations et la généralisation d’une technique (avant l’accélération fantastique des 150 dernières années). Les pesticides apparaissent très tôt, sans doute, mais leur généralisation se fait entre la première guerre mondiale et les années 60, où ce modèle devient dominant. On a donc à chaque fois, dans un système dominant, les germes du suivant : premiers cultivateurs en pleine préhistoire (généralisation en 5000 ans), premiers utilisateurs de l’araire au milieu de cultivateurs manuels (généralisation en 1000 ou 2000 ans), premiers utilisateurs de la charrue au haut moyen-âge (généralisation en 500 ans), premiers abandons de la jachère au 16ème siècle (généralisation en 300 ans), premiers usages de pesticides au 19ème siècle (généralisation en 100 ans).
    On ne peut évaluer les effets d’une technique qu’à partir du moment où elle est suffisamment diffusée.

  7. Deun dit :

    Non, c’est pas contradictoire avec ce que tu dis. J’aurais juste aimé avoir plus de détails du livre sur ce que tu dis à propos de l’Angleterre.

    Je ne sais pas si on peut isoler les seules techniques agricoles du reste, et donc conclure que ces techniques ont permis de réduire les famines. Il faudrait être sûr, par exemple, que l’augmentation de la production ne résulte pas d’une augmentation du temps de travail par travailleur.

    Mais c’est vrai que l’avance de l’Angleterre paraît impressionnante : dès 1800, seuls 4 travailleurs sur 10 étaient agricoles. Il y a certes des importations, mais restant faibles par rapport à ce qui est produit sur place.
    Notons aussi que les engrais chimiques y sont employés dès le 19ème d’après ce que j’ai lu… ce qui n’est pas étonnant vu que l’agriculture est devenue quasiment entièrement commerciale.
    On entre donc dans un processus de développement-marchandisation qui commande des gains de productivité pour eux-mêmes, le but premier n’étant plus de nourrir une population, et encore moins de donner une alimentation bonne pour la santé.

    Je ne détacherais donc pas ce type d’agriculture (celle en Angleterre à partir de 18è et même avant) de l’agriculture actuelle, simplement parce qu’elle n’utilisait pas les pesticides. Car on a à l’époque présentes toutes les conditions telles que les pesticides peuvent être utilisés à partir du moment où ils existent ; ce qui n’est pas rien. Cela suppose que l’agriculture est une profession, que l’on produit pour le marché, et qu’accroître la productivité par travailleur est toujours légitime. Aucune de ces conditions ne va de soi, je pense, pour les autres agricultures présentes ou passées.

  8. fabien dit :

    Il y a un principe de base : si on ne mange pas, on meurt.
    Je n’ai jamais dit que la progression de la production agricole CAUSE l’augmentation de la population.
    Mais elle l’autorise. S’il n’y a pas alimentation suffisante, quelles que soient les impulsions à la hausse de la population, elle ne va pas loin.

    Je ne fais pas d’idéologie dans mon article. Je ne parle pas de misère, pas de répartition. Je parle de la capacité du système agricole à nourrir des populations, pas de la répartition des terres. Les éléments que tu donnes sont très intéressants, et parfaitement complémentaires, mais pas contradictoires avec ce que je dis.

  9. Deun dit :

     » Ce système, que l’on peut qualifier d’agro-sylvo-pastoraliste, avait réduit à zéro les famines, partout où il s’était diffusé, malgré des densités de population assez fortes. En Angleterre d’abord, où il a permis la révolution industrielle et donné, au moins provisoirement, tort à Malthus.
     »

    Quand certains artisans vers 1830-1840 ont préféré la famine plutôt que l’esclavage en usine où l’espérance de vie était de 18 ans, on peut se demander à quoi était due l’augmentation de population de l’époque. Sans doute pas à une production agricole plus importante.

    Ainsi à l’hiver 1811 en Angleterre :

     » La chaleur qui avait suivi cet étrange été n’avait pas été bonne pour les récoltes (…) Pour la troisième fois de suite, elles étaient mauvaises à la fois en Angleterre et sur le continent. Le gouvernement en prélevait une part croissante pour nourrir les troupes toujours plus nombreuses de son armée (…) Il fallait un shilling et cinq pence pour un pain (…). En somme la plupart des gens ne pouvaient pas acheter le peu qu’il y avait.
    (…)
    A Londres en revanche, la vie mondaine n’avait jamais connu un tel faste. Les dandys, ces gravures de mode, donnaient le ton, le Beau Brummel en tête. A cette même époque, il avait déclaré « qu’en dépensant le moins possible », un Londonien pouvait s’habiller pour mille livres par ans.
     » (Sale, « La révolte Luddite », p. 89)

    Le lien entre productivité agricole et démographie me paraît toujours douteux vu le nombre de réalités dont on fait abstraction, du moins pendant cette période tourmentée :

     » Entre 1785 et 1830, la population de l’Angleterre et du pays de Galles doubla (environ 7,5 millions en 1781; pour 16,5 millions au recensement de 1831), un saut démographique retentissant et sans doute jamais égalé en Europe. Dans certaines villes la population augmenta encore plus vite : à Manchester, elle passa de 50000 à 228000, à Bolton, de moins de 10000 à 42000 et à Londres, de 750000 à 2 millions. Bien que les raisons de cette augmentation soient très discutées, il semble avéré que l’industrialisation poussa les jeunes à se marier plus tôt. A mesure que les activités traditionnelles du cottage et le système d’apprentissage des métiers périclitaient, les jeunes hommes étaient contraints de quitter la maison plus tôt et pouvaient s’installer avant l’âge de 21 ans. Par ailleurs, le travail des enfants permettait aux familles nombreuses de survivre.
    (…)
    A elle seule, l’augmentation de la population a dû largement stimuler la demande – en nourriture, vêtements et matériaux de construction principalement – et le fait que les gens soient regroupés dans les villes et ne vivent que très peu de la terre ne fit qu’amplifier le processus.
    «  »
    (Sale, « La révolte Luddite », p. 63)

    On retrouve mon hypothèse émise sur point.info, à savoir que, dans un contexte industriel-marchand, la fécondité élevée est moins due à une production agricole améliorée qu’à des déséquilibres sociaux dans lesquels la déstruction des habitats et des modes de vies joue un rôle central.

    Et la productivité agricole devient plus efficace en même temps que mieux mesurable, mais c’est alors qu’elle devient aussi une marchandise.

    « Il ne fait aucun doute que le remembrement donna lieu à une agriculture plus « rentable » et « efficace » : en Angleterre, la production de céréales doubla probablement entre 1750 et 1840, la taille des fermes tripla et la production agricole devient entièrement commerciale. Les terres dont on tirait jadis à peine plus qu’une agriculture de subsistance d’usage commun devinrent les exploitations privées très lucratives de quelques seigneurs. (…) Le prix du blé doubla pendant cette période, les loyers des exploitations firent un bond de 150% et la bourgeoisie foncière en profita aussi tant que les prix se maintiennent. Mais les autres, les habitants des cottages, les petits propriétaires, les tenanciers et les squatteurs durent tout simplement quitter leurs foyers centenaires, parfois indemnisés, parfois non, pour devenir ouvriers ou mendiants, ou encore se voir tout simplement contraints de quitter la campagne. En l’espace d’une vie, il devient impossible de vivre sur les communaux en prélevant du bois ou des ajoncs, de faire du petit fermage, de la pâture ou du fourrage, de glaner, de pêcher, ou encore de chasser. Selon la formule de cet homme, qu’Arthur Young rapporte dans ses carnets de voyage de 1804, « les inclosures (sic), ça a été pire que dix guerres ».
    (Sale, « La révolte Luddite », p. 58)

    En cela, on invente un instrument de pensée en même temps qu’on invente la réalité à mesurer ; et on souhaite ensuite remonter le temps pour mesurer des réalités absolument pas aménagées pour être ainsi mesurées… Gare aux conclusions.

    A mon sens, à comparer les productivité agricole en des époques où « produire » n’a pas le même sens, on construit une fiction qui sacralise ou désacralise telle ou telle technique, comme si l’on devait ou non s’incliner devant une technique qui aurait un sens en elle-même.

    Notre contradicteur qui souhaite absolument défendre ses machines ne défend pas l’efficacité, mais son bout de gras dans une mise en scène de la productivité où l’on ne tient compte que du personnage dans son tracteur appelé « agriculteur » (*).

    (*) En France, pour les fameux 1,3 millions d’agriculteurs, on a 800.000 saisonniers, 560.000 travailleurs de l’industrie agroalimentaires, 547.000 dans la distribution, 110.000 travailleurs (selon mon estimation) dans le transports de marchandises alimentaires, 20.000 techniciens et cadres agricoles de l’Etat… toutes ces catégories, très certainement sous-estimées, sont liées à l’aval rendu nécessaire par le mode de production, auxquelles il faudrait ajouter celles liées à l’amont (fabrication et transport d’engrais, du matériel mécanique, de la production de semences et de plants, etc.).

  10. Deun dit :

    >

    C’est qu’à l’époque de Malthus, les conditions de vie des plus pauvres s’étaient très largement dégradées.
    Kirkpatrick Sale cite dans « la révolte luddite » une espérance de 18 ans pour les ouvriers, 40 ans pour les bourgeois.

    Ainsi à l’hiver 1811 en Angleterre :

    > (p. 89)

    Quant au lien douteux entre production agricole et démographie :

    > (p. 63)

    >

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