Alimentation et gaz à effet de serre

(Un nouveau texte de Jeuf qui fait suite à Avoir le Sens de l’humus, avec une référence très intéressante à Ivan Illich, plein de gigajoules partout, des mots qu’on comprend pas bien, et un humour noir typiquement Jeufien. Que du bonheur.)

L’alimentation dans les pays développés a un impact important sur le climat. Comme on l’apprend sur cette page, en prenant tout en compte (production d’engrais, fonctionnement des tracteurs, transport de produits finis, réfrigération, etc.), elle est source d’un tiers environ des émissions de gaz à effet de serre de la France.

Ceci est une double bonne nouvelle. Voici pourquoi : La première bonne nouvelle, c’est qu’il est rassurant de savoir qu’au milieu de la pléthore de futile et d’inutile produit et vendu par la méga-machine économique, ce qui semble ne pas être inutile (fournir de la nourriture) n’est pas négligeable. D’un certain point de vue, c’est équitable. Alors qu’une minorité d’individus prend l’avion et engendre des émissions énormes par ce fait, la grande masse des pauvres de notre pays a aussi son mot à dire pour apporter de la pollution, en achetant le moindre steack ou fruit exotique.

La seconde bonne nouvelle, c’est qu’en plus de n’être pas négligeables, ces émissions  peuvent être réduites d’un facteur énorme, comme nous allons le voir. Le gisement de réduction d’émission de gaz à effet de serre est formidable et facile à exploiter. Comme on peut le voir sur ce graphique, qui concerne l’agriculture états-unienne, mais la nôtre est assez proche, 36 Gigajoules d’énergie fossile sont utilisés pour fournir 3,6 GJ seulement d’énergie biologique métabolique aux humains. 80GJ de plantes sont produits à la base, donc une bonne partie est jetée, digéré par des animaux, formant du CH4 et du CO2.

Le gisement d’économie de pollution est là. En tendant vers un autre modèle d’alimentation que celui qui est la norme actuellement, des réductions de pollution auront lieu en cascade. Avec une alimentation quasi-végétarienne, locale, en partie biologique, en partie auto-produite, en prenant garde à éviter tout gaspillage, c’est plutôt, en ordre de grandeur, 8 GJ de plantes qui sont produites pour alimenter un humain, 2GJ d’énergie fossile utilisée par les agriculteurs et les transporteurs de nourriture.

Certes, passer d’une situation à l’autre demande beaucoup de remises en cause, et du temps. Mais l’échelle de temps peut être relativement faible par rapport à celle demandée pour le climat. Car ce qui justifie le gaspillage de nourriture dans une économie occidentale, systématique et à tous les niveaux, c’est, entre autre, l’offre pléthorique de nourriture raffinée, précuisinée, elle-même permise par une énergie à faible coût.

Or, dans le domaine de l’alimentation plus qu’ailleurs, c’est l’offre qui crée la demande. Faites disparaître les sucreries addictives, viandes sous plastiques et fruits exotiques des étals, et vous constaterez que rapidement ça ne manquera à personne, finalement. On redécouvrira la vraie faim qui fait apprécier les aliments…

Et puis, comme l’écrivait Jean-Pierre Dupuy pour commenter Ivan Illich : « Passés les seuils critiques, plus la production hétéronome croît, plus elle devient un obstacle à la réalisation des objectifs mêmes qu’elle est censée servir : la médecine corrompt la santé, l’école bêtifie, le transport immobilise, les communi­cations rendent sourd et muet, les flux d’information détrui­sent le sens, le recours à l’énergie fossile, qui réactualise le dynamisme de la vie passée, menace de détruire toute vie future et, last but not least, l’alimentation industrielle se transforme en poison. »

Il est clair que le seuil critique a été très largement franchi pour l’alimentation. La mise à mal du système agro-industriel sera un bienfait sanitaire, environnemental. Car cette « offre » surabondante de produits à bas coût, n’est pas de la meilleure qualité nutritive et ses conditions de production sont loin d’être « carbone-free ». Au lieu d’ « actualiser la vie passée » en utilisant intelligemment l’énergie fossile, qu’on injecterait en des points critique des processus de production pour soulager la peine des travailleurs, on la brûle à tort et à travers, y compris pour réparer les dégâts de la surproduction.

Personnellement, mes consommations d’énergie et émissions de gaz à effet de serre ont diminué d’un facteur supérieur à 3 en moins de 2 ans, notamment grâce à un changement d’alimentation. Magnanime, je serai moins dur avec mes concitoyens qu’avec moi-même et leur demanderai un facteur 2 en 3 ans…bon, mettons cinq ans. 5 ans c’est beaucoup pour réfléchir et changer d’habitudes. Il ne faut pas se cantonner dans l’idée que des modifications économique ne peuvent se faire qu’à un rythme lent. Un changement brusque de tendance est possible. C’est la fameuse « inversion politique » évoquée par Ivan Illich.

En termes économiques cela se traduira pour les émissions de gaz à effet de serre, de production de viande et autres paramètres, en des variations à la baisse qui ne seront pas de quelques maigres % par an. C’est ce qu’on peut constater lors d’une mobilisation générale autour d’une cause commune.

Le système économique entretient chacun dans une dépendance à ses productions, qui aboutissent à la destruction des conditions de l’environnement, donc des conditions de subsistance. La réduction de la quantité de gaz à effet de serre émise pour nourrir la population des pays occidentaux sera liée au « dégonflage » de l’ensemble de la sphère économique, qui ne saurait être évité.

Jeuf

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9 commentaires pour Alimentation et gaz à effet de serre

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  3. Jeuf dit :

    C’est vrai, l’agriculture biologique ne progresse pas bien vite en ce moment, et depuis longtemps. Mais c’est parce qu’elle va à contre-courant. C’est là que la notion « d’inverison politique » d’Illich prend tout son sens. après ce basculement, tout ira beaucoup plus vite, et ce qu’on peut faire en agriculture biologique aujourd’hui ne fait que préparer le terrain pour ce qui sera après cet évènement.

  4. Mike.be dit :

    « « Passés les seuils critiques, plus la production hétéronome croît, plus elle devient un obstacle à la réalisation des objectifs mêmes qu’elle est censée servir : la médecine corrompt la santé, l’école bêtifie, le transport immobilise, les communi­cations rendent sourd et muet, les flux d’information détrui­sent le sens, le recours à l’énergie fossile, qui réactualise le dynamisme de la vie passée, menace de détruire toute vie future et, last but not least, l’alimentation industrielle se transforme en poison. »

    Il est clair que le seuil critique a été très largement franchi pour l’alimentation.

    5 ans c’est beaucoup pour réfléchir et changer d’habitudes. Il ne faut pas se cantonner dans l’idée que des modifications économique ne peuvent se faire qu’à un rythme lent. Un changement brusque de tendance est possible. C’est la fameuse « inversion politique » évoquée par Ivan Illich. »

    Cela fait 30 ans que je parle d’agriculture bio autour de moi,et le changement est imperceptible.
    Depuis lors, nous sommes passé de 7 calories à 10 calories par calorie produite.
    Par expérience, 5 ans c’est extrèmement court pour un tel changement à moins de tomber en panne d’énergie fossile.
    Nous sommes les héritiers du siècle des lumières et nous sommes complètement modelé par le deuxième principe de la thermodynamique, l’entropie, le nivellement par le bas.
    Appliquer à la vie, ce principe nous dirige vers la mort.
    On pourrait penser que comme la téléphonie mobile ou internet, on pourrait rapidement réaliser ce changement, c’est techniquement possible mais « moralement » rebutant pour la plupart.
    Le saut de qualité est tellement important et étranger à notre mode de vie, que peu de citoyens sont prêts pour ce changement.
    En attendant un évènement qui pourrait aboutir à un changement rapide,(ce qui peut toujours arriver)continuons à enfoncer le clou d’une autre agriculture.

  5. Jeuf dit :

    Oui tes chiffres sont à peu près juste. En 1980 il y avait un facteur 4 entre l’énergie fossile utilisé et lénergie métabolique humaine au final, depuis ça a dû empirer.
    peut-être le 7,6 Mtep est un peu surévalué par contre…on ne brûle pas 3500kcal/j.

    « Il faudrait calcul la biomasse végétale produite. Tu sais comment faire ? »

    La production de biomasse par l’agri française se situe entre 70 et 120 Mtep/an , à ce que je peux évaluer…je crois bien avoir lu le chiffre de 100 dans une doc de l’IFP, c’est l’ordre de grandeur. Soit plus de 12 fois plus ce qu’on mange (non compris les exportations de nourriture, que je connais pas, mais les importations de nourriture végétale pour le bétail aussi il faudrait les prendre en compte). En se débrouillant bien, on ne mange pas toute l’énergie produite par la biomasse, mais disons qu’un facteur 3 serait largement plus raisonnable.
    Reste aussi un facteur 1000 entre l’énergie stockée dans les plante et l’énergie solaire reçue.

  6. Deun dit :

    Ca ferait donc 5+8+7+9 = 29 Mtep d’énergie consommée pour produire de la nourriture en 1980.

    En comptant 3500kCal/jour pour 60 millions de français, ca fait :
    E = (3500E3 * 4.18 * 365 * 60E6 ) en joules
    soit E / 4.18E16 = 7,66 Mtep

    Soit donc, hors photosynthèse, 29Mtep d’énergie consommée, en majorité fossile on peut le supposer, pour en manger 7,6 seulement.

  7. Deun dit :

    Sans contredire ce que tu dis dans l’article :
    Ce qui est délirant c’est que pour une unité d’énergie finalement consommée par l’homme, il faut 10 fois plus d’énergie fossile pour la produire.

  8. Deun dit :

    Pour les chiffres Français, je cite S. Hénin et S. Bonny de l’INRA, dans l’encyclopédie Universalis à l’article « Agriculture »:

     » Toutefois cette dépense en énergie fossile ne constitue qu’un appoint (de l’ordre de 5 à 6 p. 100 en France au début des années 1980) par rapport à la principale source d’énergie de l’agriculture, qui reste l’énergie solaire captée par la photosynthèse.
    (…)
    Il n’en demeure pas moins que, pour la première fois dans l’histoire, une forme d’agriculture ne reproduit plus ses moyens de traction et de fertilité, lesquels proviennent de ressources fossiles: aussi a-t-on pu parler parfois d’agriculture minière.
    (…)
    . Par ailleurs, il convient de la situer dans celle de l’ensemble du système agroalimentaire, depuis la fabrication des engrais jusqu’à l’assiette du consommateur en passant par la transformation industrielle des produits dans l’industrie agroalimentaire et la préparation domestique des aliments. En effet, une part importante de l’énergie est consommée hors de la branche agriculture proprement dite. En millions de tonnes équivalent pétrole (1 Mtep = 4,18 . 10^16 J), la production agricole en France a consommé en 1980 près de 5 Mtep d’énergie directe, 8 Mtep d’énergie indirecte, la transformation industrielle des produits, non compris leur transport, 7 Mtep, leur distribution et leur préparation 9 Mtep. Des gaspillages indéniables d’énergie existent dans le système agroalimentaire, mais une grande part apparaît liée au modèle de consommation, qui inclut une proportion importante de produits animaux et de légumes de contre-saison, ainsi qu’à la situation d’excédents alimentaires et d’abondance nutritionnelle, qui fait qu’une partie de cette énergie hautement élaborée contenue dans les aliments aboutit dans les poubelles.
     »

    Il faudrait calcul la biomasse végétale produite. Tu sais comment faire ?

  9. Deun dit :

    Pour les chiffres Français, je cite S. Hénin et S. Bonny de l’INRA, dans l’encyclopédie Universalis à l’article « Agriculture »:

    >

    Il faudrait calcul la biomasse végétale produite. Tu sais comment faire ?

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