Une histoire de vieux

Jamais dans l’histoire de l’humanité civilisation n’aura offert à ses membres la possibilité de vivre aussi longtemps que la nôtre. Au cours du 20ème siècle, l’espérance de vie a augmenté rapidement et, si on excepte quelques accidents de l’histoire, régulièrement. En France, elle a presque doublé au cours du siècle.

En comparaison, l’espérance de vie de l’humanité, tout au long de son histoire, aura été très faible, de l’ordre de 25 ans au mieux jusqu’au 18ème siècle. Nous avons donc tout naturellement tendance à penser que nos ancêtres mouraient jeunes, vers 25 ans, justement. Et en conséquence, qu’ils vieillissaient plus vite que nous. Rien n’est pourtant plus faux.

Il suffit de se replonger un peu dans l’histoire pour commencer à en douter. Amusez-vous à consulter les âges de décès des anciens grecs, par exemple : Thalès de Millet : 77 ans env. ; Platon : 80 ans ; Aristote : 62 ans ; Pythagore : 90 ans ; Thucydide : 65 ans ; Hérodote : 59 ans ; Aristophane : 64 ans env. ; Euripide : 74 ans env. ; Eschyle : 71 ans env. ; Anaxagore : 72 ans ; Diogène de Sinope (celui qui vivait dans un tonneau) : 86 ans ; Héraclite : 60 ans environ ; Socrate avait 71 ans quand il but la ciguë, Démocrite est mort entre 90 et 100 ans, on ne sait pas précisément.

Vivre 70 ou 80 ans n’était donc pas rare il y a plus de 2000 ans déjà.

Deux études de l’Ined viennent confirmer l’idée qu’à travers l’histoire, on vivait tout à fait couramment 70 ou 75 ans quand on avait la chance d’échapper à toutes les bonnes raisons de mourir prématurément de manière brutale. La première montre que déjà au 17ème siècle, et probablement aussi au moyen âge, il était un peu plus courant de mourir à 75 ans qu’à 25, et aussi qu’un nombre non négligeable de vieillards atteignait les 90 ans.

La seconde montre que l’âge moyen auquel parviennent ceux qui ont échappé aux accidents de la vie est resté relativement stable en France entre 1800 et 1950, de l’ordre de 72 à 75 ans. Ce qui vient confirmer l’idée que l’âge le plus courant de décès des adultes devait être proche de 70 ans. Les progrès réalisés depuis lors ont permis de gagner une dizaine d’années de longévité. Ce qui est finalement assez peu.

Mais comment peut-on doubler l’espérance de vie sans augmenter significativement la durée maximale de la vie ? C’est très simple : il suffit d’augmenter la proportion de la population qui approche cette durée de vie maximale. Et c’est bien là que nous avons indéniablement progressé de manière extraordinaire au 20ème siècle : on vit un peu plus vieux qu’avant, mais surtout, on ne meurt presque plus jamais jeune.

Au Moyen Age et jusqu’au 18ème siècle, un tiers de la population mourait avant sa première année. Un autre tiers avant 20 ans, disons à 10 ans en moyenne. Et un autre tiers entre 20 ans et 90 ans, en moyenne à 55 ans. La moyenne générale était donc (0+10+55)/3=22 ans environ. L’espérance de vie à la naissance était donc de 22 ans. Pourtant, assez peu de gens mourraient autour de 22 ans, et à 22 ans, on n’était certainement pas vieux. Mieux, quand on atteignait l’âge adulte et qu’on échappait aux accidents brutaux, on dépassait fréquemment les 70 ans, et quelquefois les 90.

En revanche, actuellement, quasiment personne ne meurt avant 1 an (un sur 250), ni même avant 20 ans. L’essentiel de la population meurt entre 70 et 90 ans, comme les chanceux d’autrefois, ce qui fait bien une espérance de vie de l’ordre de 80 ans.

Le fait que des gens en nombre non négligeable (puisqu’on en retrouve les traces à travers l’histoire) aient atteint les 90 ans avant le 20ème siècle montre que le vieillissement n’était pas plus rapide avant l’invention de la médecine moderne qu’après. Le potentiel de vie de nos ancêtres était certainement très proche du potentiel actuel, et on peut même penser qu’il a pu être supérieur dans certaines civilisations (voir les études sur l’île d’Okinawa, où le nombre de centenaires était au 20ème siècle très supérieur au nôtre, malgré des conditions de vie très arriérées au sens occidental du terme). Ce qui change, à l’évidence, c’est une diminution considérable de l’incertitude : on se rapproche beaucoup plus souvent de nos limites qu’avant, aidés, en vrac, par l’amélioration de l’hygiène et des conditions de vie, la surveillance accrue des grossesses, les progrès scientifiques, la vaccination, la sécurité sociale, l’accès théoriquement universel aux soins, etc. En ce sens, notre société est merveilleusement égalitaire en comparaison de ce que l’on a pu connaître dans l’histoire.

Mais jamais dans l’histoire de notre espèce (l’homo sapiens), on n’a été vieux à 25 ans, ni même à 40 ans. Les grecs considéraient d’ailleurs que le citoyen atteignait son acmé, c’est-à-dire la plénitude de ses moyens physiques et mentaux, entre sa 10ème et sa 11ème olympiade, c’est-à-dire entre 40 et 44 ans.

Les mécanismes du vieillissement n’ont probablement pas changé depuis que notre espèce est apparue, c’est-à-dire environ 200 000 ans. Nos ancêtres ne vieillissaient pas vite : ils mouraient souvent jeunes, ce qui est très différent. Les accidents de chasse au mammouth sont de plus en plus rares, les maladies infectieuses mieux contrôlées. Et quand on plaçait nos ancêtres dans des conditions relativement protégées (ce qui était le cas des citoyens grecs, par exemple), ils étaient susceptibles d’atteindre assez souvent un âge très respectable.

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8 commentaires pour Une histoire de vieux

  1. Sophie de Beaune dit :

    Serait-il possible d’avoir les références indiquées concernant l’INED (les liens sont morts) et aussi concernant l’acmé en Grèce ancienne ? Merci

  2. jean-marie vestier dit :

    « tu parles pas de vieux obèses grand mère de 84 ans et pesant 160kgs sans omettre mon ex même chose toujours vivant »

    on peut toujours trouver une exception à la regle, ce qui ne prouve rigoureusement rien.
    fin du 19eme siecle, un medecin anglais a recherché si on peut trouver une cause a la longevite.
    il a donc etudié les centenaires de l’epoque.
    il en trouve qui mangent 1 fois par jour, d’autres 2 fois, 3fois, 4 fois, 5fois etc..
    il y en avait qui buvaient de l’alcool, d’autres etaient abstinents
    certains fumaient, d’autres pas
    mais la seule constante etait qu’il n’y avait aucun centenaire obese
    ps: on a parlé des morts lors de la derniere « epidemie » de grippe H1N1, sais-tu que 50% etaient obeses?

  3. chichi dit :

    tu parles pas de vieux obèses grand mère de 84 ans et pesant 160kgs sans omettre mon ex même chose toujours vivant

  4. korrotx dit :

    J’ai découvert une autre interview de Bourguignon, dans laquelle il dit des trucs allant dans la même sens.
    « l’espérance de vie n’augmente plus dans les pays occidentaux. Elle commence même à chuter. C’est le cas des États-Unis. Ils avaient la plus grande espérance de vie du monde occidental en 1950, ils occupent désormais la dernière place. Or ils ont été les premiers à se nourrir de bouffe industrielle. En Angleterre aussi, l’espérance de vie diminue. C’est le pays qui a le plus d’obèses en Europe et qui consomme le plus de nourriture industrielle. De manière générale, l’obésité est en croissance exponentielle dans les pays occidentaux. En France, 17 % des enfants sont obèses. Et on n’a jamais vu un obèse faire de vieux os. Et puis l’agriculture chimique ne date que des années 60. Les gens qui vivent jusqu’à 80 ans en ce moment ont mangé bio jusqu’à l’âge de 40 ans. Leur corps, leur squelette, leur cerveau ont été constitués à partir d’aliments de meilleure qualité qu’aujourd’hui. À l’inverse, les enfants nés à partir des années 70 n’ont connu que la malbouffe. Je pense qu’ils ne feront pas de vieux os. Il suffit de voir les enfants d’aujourd’hui : otites, bronchiolites, asthme… ils sont tout le temps malades ! Si les dépenses de sécurité sociale augmentent de 6% par an en Europe, ce n’est pas un hasard. Il y a du souci à se faire ! »
    http://www.cequilfautdetruire.org/article.php3?id_article=907

  5. humus dit :

    La mortalité absolue par maladies cardiovasculaires a baissé fortement au 20ème siècle. En partie parce que les gens ont été moins exposés à ces maladies, notamment grâce à la diminution de l’alcolisme. Mais surtout parce que la qualité des soins a fantastiquement progressé. Mais on arrive à un niveau où les nouveaux progrès deviennent négligeables. Alors que les nouveaux risques, dus à l’obesité, au diabète, etc. commencent à augmenter sérieusement. On peut donc parier que cette mortalité va remonter maintenant assez fortement.
    Le stress ne fait qu’aggraver les choses. Sur ce point, je pense d’ailleurs qu’on va payer très cher nos carences en oméga 3.

  6. Quid des maladies cardio-vasculaires et du stress, dans tout cela ?

  7. humus dit :

    Pour l’instant, on a deux évolutions contradictoires : la diminution de la mortalité due aux causes historiques (maladies infectieuses, mortalité infantile…), et une augmentation due aux causes modernes.
    Pour l’instant, la première évolution prime sur la seconde, et donc l’espérance de vie continue d’augmenter.
    Ma ça pourrait s’inverser bientôt, et c’est la thèse du livre « Espérance de vie, la fin des illusions », dont j’ai déjà parlé, je crois.

  8. Raphael dit :

    Y a-t-il des statistiques sur une éventuelle diminution de l’espérance de vie due au mode de vie occidental et à ses maladies (cardio-vasculaires, cancer…) ?

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