O Corse, île de permaculture

Croyez-le ou pas, mais j’ai des ancêtres permaculteurs. J’ai réalisé ça il y a quelques temps. C’est pas donné à tout le monde. J’ai du sang bleu dans ma main verte. Depuis, je me la pète sur tous les forums de l’internet.

En plus de surdimensionner encore un peu plus mon égo, cette nouvelle a l’avantage de me permettre de donner un exemple ad hoc pour illustrer la permaculture.

Bien, le village de la moitié mes ancêtres est en photo ici, pour vous donner une idée. Il est posé sur un rocher à 500m d’altitude. Les anciens l’ont mis là un jour pour mieux résister aux envahisseurs. Le résultat, c’est que le village était bien protégé, mais que l’accès aux terres de la plaine était considérablement compliqué. Restait à se démerder avec les pentes de la montagne. Pour survivre sur ces terres difficiles, il a fallu de l’imagination.

Le territoire de la commune, qui s’étage de 100m à 1300m d’altitude environ, était constitué en grande partie de terres collectives : le communal (au 19ème siècle, le communal avait cédé la place à une multitude de petites propriétés, mais il y avait encore une gestion commune de bien des aspects de la vie, parfois extrèmement complexe). Il y a un passage mythique de l’histoire de Corse qui débute au 14ème siècle avec Sambucucciu (le petit sureau) d’Alandu où les communes ont commencé à s’autogérer. Je ne sais pas précisément quel était le degré d’autogestion, ni le degré de mythe dans cette histoire, je creuserai la question la prochaine fois que j’y passe. On dit parfois que c’était une sorte de communisme avant la lettre. On dit que les décisions étaient prises dans des assemblées où même des femmes avaient le droit de vote.

Toujours est-il qu’encore aujourd’hui, un petit nombre de terrains autour du village, et surtout en montagne, appartiennent encore à la commune, et sont accessibles à tous. Quand j’étais enfant, nous pouvions aller y récolter cerises, châtaignes, amandes. Mes parents pouvaient faire paître leurs vaches l’été près du Pic de la Voile.

Des vestiges de ce passé, il est possible d’essayer de reconstituer ce qu’était l’organisation économique des lieux, et d’en conclure qu’on était sur un système permacultural assez exemplaire :

L’organisation spatiale était très étudiée : a proximité immédiate des maisons, dans les ruelles, se trouvaient quelques jardinets, souvent de simples jardinières, qui devaient servir à la production d’aromates, et des poulaillers (il en reste), peut-être des clapiers (commentaire ultérieur : pas de clapiers, il n’y avait pas de lapins en Corse jusqu’à une époque relativement récente).

Le cercle suivant immédiatement était celui des potagers et vergers. On trouvait surtout des amandiers, des cerisiers, des figuiers, et les premiers châtaigniers dans les lieux les plus frais, au bord des cours d’eau (lieu-dit u canale). Un assez grand nombre de réservoirs permettait d’assurer l’approvisionnement en eau durant l’été.

Le troisième cercle était celui de la forêt, des grands arbres : châtaigniers, chênes. Notons que « cercles » est une manière de parler. Les caractéristiques du reliefs étaient exploitées au mieux : châtaigniers près des ruisseaux et rivières, jardins en terrasses dans les lieux mieux exposés. Amandiers sur les coteaux plus secs et plus ensoleillés. Chênes en contrebas à mi-pente (lieu-dit Dom’altu). Oliviers dans la plaine. On y élevait aussi des cochons. Vaches, chèvres et brebis y transitaient. Là encore, on retrouve de nombreuses sources et fontaines, et d’anciens jardins.

Le dernier cercle était celui de l’élevage. Les troupeaux hivernaient vers la plaine (il neige rarement à moins de 300m), et estivaient en montagne, autour du Mte Tolu, peut-être plus loin encore, hors de la commune. La vache corse mérite une mention spéciale. C’est une vache à viande, elle n’est pas élevée pour son lait, qui ne sert qu’à nourrir les veaux (elle a servi aussi pour le travail du sol). Elle requiert extrêmement peu de soins, et peut passer l’hiver à l’extérieur, quasiment sans fourrage. Elle est donc laissée quasiment libre toute l’année. Même si l’hiver Corse est relativement clément (quoiqu’il ne faille surtout pas le sous-estimer), seule une espèce particulièrement rustique était adaptée à de telles conditions.

C’est peut-être de là que vient la réputation de paresse des Corses. Le peu de soin donné aux troupeaux peut en effet y faire songer. Pourtant, si on délaissait autant les bêtes, c’était par souci d’efficacité. Ce n’est pas là que les efforts importants étaient les plus utiles. Car pour cultiver des pentes atteignant souvent 30°, il était indispensable de créer des terrasses de culture. Pour délimiter les parcelles (même si les délimitations sont relativement peu nombreuses, du fait de la communalité), dans une région sujette aux incendies, il fallait des murs de pierres sèches. Il fallait prodiguer des soins aux sources, nombreuses mais fragiles (certaines se sont taries quand les terres ont été abandonnées).

Posséder une réserve de viande de qualité, ne nécessitant quasiment aucun soin, était tout simplement une manière intelligente d’assurer la survie.

Du fait de leur rusticité, les produits de cette organisation étaient d’une exceptionnelle qualité nutritionnelle (sans parler de leurs qualités gustatives). Les fruits secs, dont les qualités commencent à être à nouveau reconnues (l’amande et la noix sont aujourd’hui considérée comme des aliments santé exceptionnels) étaient très présents. La châtaigne remplace très avantageusement les céréales (même si des céréales étaient sans doute aussi présentes, en quantité modérée, notamment le seigle cultivé en montagne). Les légumineuses et les crucifères (brocolis…) étaient très présents en Méditerranée depuis l’antiquité, et devaient se retrouver dans la production potagère (les haricots secs, I fasgioli, et les fèves sont très présents dans la gastronomie corse). La viande quasi-sauvage était sans aucun doute d’une qualité proche de celle du gibier (la chasse était aussi pratiquée, bien sûr). De nombreuses plantes sauvages étaient sans doute consommées aussi.

Je n’ai pas de données précises sur la longévité des bénéficiaires d’un tel régime alimentaire, mais de ce que j’ai pu voir durant mon enfance, les octogénaires étaient nombreux et alertes (Un jour, il faudra que je vous parle de mon grand-oncle Etienne, qui, largement septuagénaire, allait encore avec sa tronçonneuse trucider des châtaigniers centenaires dans des lieux où les jeunes d’aujourd’hui n’auraient jamais osé mettre les pieds dans leurs randonnées les plus téméraires).

On retrouvait donc ici plusieurs caractéristiques d’une permaculture (à grande échelle, puisque la superficie de la commune est de l’ordre de 1600ha, et que les communes voisines avaient sans doute des organisations similaires, et peut-être complémentaires) : utilisation optimale de l’espace, en fonction des caractéristiques climatiques et des soins nécessités par les cultures (les plus fragiles près des lieux de vie, les plus rustiques plus éloignées) ; utilisation d’espèces à longue durée de vie (arbres), et rustiques (vaches, chèvres, cochons…) ; modelage de l’espace le rendant à la fois plus productif et plus résistant (terrasses, murets…) ; organisation en coopération et en synergie, même si je n’ai pas de certitude quant au degré exact de cette coopération ; grande valeur nutritionnelle de la production.

Notons que cette organisation a permis à cette région du nord de la Corse, la Balagna, de nourrir une population très dense (plus dense qu’aujourd’hui), jusqu’à la première guerre mondiale, malgré une histoire pour le moins chaotique.

Je n’en sais pas plus, mais promis, je ramène des photos, des détails et des trucs à manger de mon prochain passage là-bas.

Fabien.

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5 commentaires pour O Corse, île de permaculture

  1. Ping : Idée n°31 : refaire de la Balagne le jardin de la Corse « 1000 idées pour la Corse

  2. humus dit :

    Reste plus qu’à réhabiliter et réinventer ce qui existait, et la région peut être l’une des premières du monde à retrouver ce qu’il faut de forêt pour en refaire un coin de paradis (je me permets de donner le lien vers ton article : http://appelderaspail.hautetfort.com/archive/2006/04/14/retour-au-paradis.html).

  3. gaia dit :

    cet été j’ai été invité en Balagne justement et ça m’a tout de suite sauté aux yeux cette histoire de jardin forestier « permacole »

  4. humus dit :

    Je viens de terminer un bouquin intitulé « espérance de vie, la fin des illusions », qui rejoint exactement ce qu’on subodorait depuis un moment, à savoir que les gens de ma génération vivront bien moins vieux que ceux de la tienne, qui eux-même perdront déjà quelques années par rapport aux anciens en question… Selon l’auteur, la baisse de l’espérance de vie sera visible dans les statistiques avant 10 ans dans l’hypothèse optimiste, d’ici 2 ans dans l’hypothèse pessimiste, malgré les progrès de la médecine. Et il conclut que quoi qu’il en soit, on va vers une société de malades chroniques. Et encore, je pense qu’il sous-estime l’impact de la perte de qualité nutritionnelle.

  5. abraini dit :

    Au dire des anciens,les lapins ont été introduits en Corse il y a quelques décennies,seuls les lièvres arpentaient le maquis!!! C’était plutôt des « cochoniers »et des poulaillers qui se trouvaient à proximité des maisons.Chaque famille élevait son cochon,nourrit d’eaux grasses, de chataignes et d’épluchures et s’était très souvent leur seule viande avec les volailles et bien sûr les produits de la chasse.
    Les octogénaires de ton enfance sont maintenant des presque centenaires et se portent très bien!!!!!!!!!!
    Dandepigna

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