Histoires d’eau

« Garder de l’eau en plus dans le sol cela sert à quoi en soi ?», m’a demandé aujourd’hui quelqu’un sur un forum, à propos d’une discussion sur les mérites comparés du labour et du non-labour et sur l’intérêt de l’utilisation de bois raméal fragmenté, en période de sécheresse.

Je dois dire que je me suis demandé une seconde s’il me posait la question sérieusement, tellement il me paraît intuitivement important qu’un sol retienne l’eau quand il fait sec. Et puis, j’ai réfléchi dans les boyaux de ma tête, et je me suis dit que sa question n’était pas si bête, et que ce serait une bonne chose de clarifier ça. D’autant plus que dès qu’on y réflechit deux secondes, la capacité d’un sol à retenir l’eau n’est pas intéressante qu’en période de sécheresse…

Alors, voici ce que j’ai rassemblé comme idées :

Un sol naturel de bonne qualité, c’est-à-dire le sol d’une forêt de feuillus, par exemple, ou celui d’une prairie naturelle complexe, a en premier lieu une très bonne capacité d’absorption des précipitations : jusqu’à 150mm par heure.

Pour les lecteurs qui n’ont pas la chance d’être tombés dans la météo quand ils étaient petits, il faut préciser certains chiffres : un crachin breton, c’est moins d’1mm d’eau par heure qui tombe sur leurs chapeaux ronds. Une bonne pluie d’hiver, c’est moins de 10mm par heure en climat frais. Un orage d’été ou une averse méditerranéenne, moins de 100 en général. On dépasse rarement les 100mm par heure, et toujours pendant des temps très courts, en climat tempéré. Et même en climat tropical, on ne dépasse pas nettement cette valeur tous les jours.

Un sol de bonne qualité est donc à même d’absorber l’eau d’à peu près n’importe quel orage sans trop de difficultés.

Selon Claude Bourguignon, la capacité d’absorption d’un sol labouré, sur sol limoneux (le cas le plus défavorable), peut tomber à 1mm par heure. Ce qui veut dire que toute averse d’une intensité supérieure verra son contenu stagner à la surface, dans le meilleur des cas, et dans le pire des cas, suivre la pente jusqu’au cours d’eau le plus proche. Ou alors à l’inverse (selon le type de sol), sera absorbée à la surface, mais ne pourra pas être stockée, et passera très rapidement dans la nappe phréatique, ou encore sera piégée dans certaines couches du sol, le noyant littéralement.

La première conséquence, évidente, est que cette eau, si elle rejoint rapidement les rivières, augmente considérablement le risque de crues et d’inondations. On voit que la capacité d’absorption du sol est importante aussi quand il pleut beaucoup.

La seconde est que dans les périodes où les précipitations sont concentrées sur des averses plutôt intenses, la perte d’eau peut devenir très importante. Or, c’est en été que les averses sont les plus intenses et les plus courtes. Et c’est justement en cette période que l’on a le plus besoin d’eau, et que son gaspillage est le plus problématique. Ajoutons à ça que c’est en cette période que l’évaporation est la plus forte, et que l’eau stagnant en surface a le plus de chances de se perdre.

Une troisième conséquence est le lessivage des engrais, qu’ils soient chimiques ou organiques. L’eau qui s’écoule sur ces sols ou les traverse rapidement entraîne vers les cours d’eau et les nappes phréatiques les engrais qui y ont été épandus. Or, ce sont ces engrais qui causent les pollutions, notamment aux nitrates, dont vous avez forcément entendu parler. Il semble assez évident que leur place est plus dans le sol que dans l’eau de votre robinet. Encore une fois, la qualité des sols influe sur notre santé.

De plus, un sol de bonne qualité contient une grande quantité d’air : jusqu’à 80% en surface. Et il reste poreux jusqu’à une grande profondeur, en particulier grâce à l’action de la faune endogée, qui se nourrit des racines mortes : le sol est alors creusé de minuscules galeries qui lui assurent une importante porosité. Un sol de bonne qualité est naturellement parfaitement drainé sur toute sa profondeur. Il est donc non seulement capable de stocker beaucoup d’eau, mais en plus parfaitement capable d’en gérer les excès éventuels. Un sol dégradé, en revanche, ne sera pas capable d’absorber l’eau, et saturera très vite en surface. Il alternera donc des périodes sèches et des périodes trop humides.

Or il se trouve que ni les micro-organismes de ce sol, ni les plantes (et à plus forte raison les plantes cultivées qui n’ont pas la résistances des adventices), n’aiment les fortes variations du taux d’humidité du sol. Beaucoup disparaissent alors, accentuant le phénomène.

Notons que la couverture du sol joue aussi un rôle complémentaire important : un sol couvert d’un paillis (quel qu’il soit, mais certains sont meilleurs que d’autres), permet à l’eau de s’infiltrer encore plus doucement et régulièrement. Même en période de canicule sévère, il faut une bonne semaine à une couverture de paille de 5cm pour s’assécher après une pluie significative : c’est une semaine de gagnée sur la sécheresse, par rapport à un sol à nu. Et il semblerait que d’autres couvertures, telles que le bois raméal fragmenté, ou des couverts vivants, soient encore plus efficaces.

Précisons enfin que les mêmes variations se retrouvent du côté des températures. Une couche supérieure contenant 80% d’air est un excellent isolant thermique (on peut la comparer à un double vitrage). Doublée par un couvert, c’est un isolant presque parfait. Cette couche isolante détruite par le labour, l’homéothermie du sol n’est plus assurée. Et en été, par une belle journée ensoleillée, la surface d’un sol nu atteint volontiers les 60°. Ce que la faune épigée doit sans doute apprécier moyennement.

J’ai sans doute oublié tout un tas de raisons pour lesquelles il est plus intéressant d’avoir un sol bien drainé et couvert plutôt qu’un sol déstructuré et mis à nu en matière de régulation climatique. Je compte sur les lecteurs pour compléter la liste.

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4 commentaires pour Histoires d’eau

  1. kristen dit :

    Je me demandais si j’allais creuser une citerne pour stocker les eaux de pluie et arroser le jardin en été. Et puis j’ai changé d’avis : je vais simplement donner de la matière organique en paillage à ma terre argileuse. A coût égal, on stocke infiniment plus d’eau avec un sol en bonne santé qu’avec une citerne. Si un binage vaut deux arrosages, un paillage vaut au moins deux binages.

  2. korrotx dit :

    « quand il s’agit de décompacter la couche en dessous, pas moyen de planter la fourche-bêche ou presque : il y a plein de cailloux partout à 30cm environ. Que préconisez-vous, docteur? »
    Je dirais d’y aller à la houe, puis de finir le boulot à la fourche-bêche. S’il y a vraiment plein de cailloux mets des lunettes de protection pour éviter les projections dans les zeuils.

    « j’ai du faire ça alors que la terre était assez humide : parait qu’il faut pas, pourquoi? »
    Car en faisant comme ça tu l’asphyxies et tu altères sa structure. En gros, ça fait du béton. Le seuil à partir duquel il vaut mieux éviter de bêcher c’est quand la terre colle à la fourche-bêche.

  3. Jeuf dit :

    J’ai voulu tester le double béchage ainsi que je l’ai vu au sens de l’humus, sur le jardin de mon papa.
    La première couche s’enlève sans problème (facile : terre à nu, béchée au printemps), mais quand il s’agit de décompacter la couche en dessous, pas moyen de planter la fourche-bêche ou presque : il y a plein de cailloux partout à 30cm environ. Que préconisez-vous, docteur?
    comme j’ai pas torp le choix sur les jour, j’ai du faire ça alors que la terre était assez humide : parait qu’il faut pas, pourquoi?

  4. humus dit :

    Remarques :
    Faune endogée : se trouve en profondeur, se nourrit presque exclusivement de racines mortes, qui grâce à elle ne s’accumulent pas dans le sol et laissent la place à l’eau, à l’air et aux nouvelles racines. Assure la porosité du sol de profondeur, ce qui permet la respiration des racines.
    Faune épigée : se nourrit de la litière de surface. Avec l’aide des microbes, la transforme en humus. Fortement détruite par les labours qui l’exposent au soleil. Crée de nombreuses galeries qui assurent une grande porosité.
    Source : Claude Bourguignon, Le sol, la terre et les champs.

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