Faut qu’on parle du sol et de votre santé.

Croyez-le ou pas, les sols, ç’est important pour l’agriculture. Et croyez-le ou pas, mais la plupart des agriculteurs, des agronomes, des fonctionnaires des ministères de l’agriculture du monde entier et de la FAO ne le savent pas précisément. Oh, bien sûr, l’érosion, la perte de rendement des sols, ça les inquiète tout de même un peu. Mais ils pensent pouvoir y remédier en augmentant un peu plus la mécanisation, la dose de produits chimiques, ou en inventant des nouvelles chimères transgéniques.Et pourtant, je vous assure que ces éminents spécialistes se fourrent tous le doigt dans l’œil jusqu’à la nageoire caudale. C’est qu’ils ne savent pas ce qu’est un sol. Parce qu’ils n’ont jamais lu Le Sol la terre et les champs. S’ils avaient lu Bourguignon, les éminents spécialistes sauraient à quel point prendre soin des sols est important. Ils sauraient qu’un sol, c’est autre chose qu’un support inerte pour plantes.

Ils sauraient qu’un sol est un organisme vivant. Qui naît, vit et peut mourir comme vous et moi. Il perd de sa substance en permanence, et la régénère en permanence. Et par les deux bouts, en plus :

Par sa surface, d’abord. Il perd de la substance parce que le vent, les êtres vivants la lui arrachent. Et il en reçoit en retour parce que le vent, les êtres vivants lui en redéposent en retour. Chaque année, les plantes qui meurent ou les arbres qui perdent leurs feuilles rendent à la terre la substance qu’elles y ont puisée. Les animaux lui rendent leurs excréments, et meurent eux aussi. Mieux encore, les plantes puisent du carbone dans l’atmosphère, qu’elles donneront au sol, et certaines d’entre elles, les légumineuses, y puisent aussi de l’azote, constituant essentiel des acides aminés, c’est-à-dire des protéines. Ceci enrichit le sol en humus, jusqu’à ce qu’il atteigne son niveau de maturité, son état adulte.

En profondeur, il perd de la substance par lessivage, quand la pluie emporte la matière vers d’autres horizons. Mais par en bas, surtout, il puise les éléments minéraux à la roche mère. Calcium, magnésium, oligo-éléments… Tous les éléments indispensables, en petite quantité, certes, mais indispensables, à la vie.

Un sol en bon état est donc perpétuellement nourri d’éléments minéraux en provenance de la roche mère, et d’éléments organiques en provenance de l’atmosphère. Dans les deux cas, ce sont essentiellement les plantes qui le nourrissent. Par les feuilles et la photosynthèse, qui synthétise la matière organique de l’atmosphère. Et par les racines, qui puisent dans l’argile profonde les minéraux en provenance de la roche mère. Les bactéries et champignons viennent compléter la nutrition des sols : les êtres vivants nourrissent le sol tout autant que le sol les nourrit.

Les sols ont une autre particularité : celle d’avoir une cohésion particulièrement forte entre leurs différentes particules. Les minéraux, la matière organique et l’eau réagissent chimiquement et se soudent littéralement les uns aux autres. Cela rend un sol en bonne santé extrêmement résistant à l’érosion et capable de retenir beaucoup d’eau.

En résumé, un sol en bon état est chargé d’une copieuse quantité d’éléments minéraux, de pas mal de matière organique, et est capable de retenir une appréciable quantité d’eau. Il abrite en outre une importante vie animale et végétale : lombrics, champignons, bactéries, racines des plantes, etc., dont certains ont besoin d’oxygène (aérobies), d’autres pas (anaérobies).

Quand on laboure et travaille brutalement un champ, on détruit la cohésion entre ces éléments. Le sol retient beaucoup moins bien l’eau (jusqu’à cent fois moins), les êtres vivant anaérobies se retrouvent à la surface et meurent, les racines des plantes sont arrachées… Le sol perd alors une grosse partie de sa matière organique. Et d’autant plus qu’il est généralement laissé à nu, et que les plantes qui y ont poussé sont exportées ailleurs. Il perd de sa capacité à retenir l’eau, son taux d’humus diminue.

Mais pire, le soc de la charrue crée en profondeur une semelle de labour. C’est-à-dire qu’à la profondeur maximale qu’atteint l’outil, se crée une couche de terre très compacte. Compacité encore accrue par le poids des engins utilisés. Si on ajoute à cela que les plantes qui y sont cultivées sont des annuelles, dont les racines n’ont pas le temps de se développer en profondeur, on comprend alors que les sols sont coupés de leur alimentation en provenance de la roche mère.

On se retrouve alors très vite avec des sols privés de matière organique, en partie d’êtres vivants, et plus progressivement de matière minérale. Sols où les plantes devraient avoir le plus grand mal à pousser. Heureusement, l’apport massif d’engrais compense la pauvreté du sol, ce qui permet d’obtenir tout de même des rendements spectaculaires. Malheureusement, les plantes qui poussent ainsi sont très déséquilibrées, et sujettes aux maladies, au parasitisme. Heureusement, l’apport massif de pesticides limite ces maladies, et permet d’assurer la production. Malheureusement, ces pesticides détruisent encore une partie de ce qu’il reste d’êtres vivants dans le sol. Et plus les rendements sont importants, plus on épuise rapidement les minéraux du sol.

Tant que la fraction minérale du sol reste correcte, tout ceci est grave, mais pas désespéré. Car il faut bien comprendre que le pire arrive quand les stocks de minéraux et d’oligo-éléments s’épuisent. Car, contrairement aux glucides, protides et lipides, et vitamines, aucune plante ne sait synthétiser de minéraux ou d’oligo-éléments. S’ils ne sont pas dans le sol, ils ne seront pas dans la plante. Et il se dit que certains sols cultivés intensivement dans les régions tempérées ont perdu jusqu’à 85% de leurs minéraux. Selon Kokopelli, certains aliments comme la laitue ont perdu jusqu’à 90% de leur calcium en un siècle.

Et croyez-le ou pas, les minéraux, comme les vitamines, c’est important pour la santé. Mais la plupart des médecins, des diététiciens, des fonctionnaires des ministères de la santé du monde entier, de l’OMS, ne le savent pas. La plupart des médecins pensent qu’avec l’alimentation ultra riche moderne, nous sommes tous à l’abri des carences. Peu importe que des études parfaitement sérieuses aient démontré que les trois quarts de la population sont carencées en magnésium, par exemple, et en bien d’autres micro-nutriments. Que les taux de cancers augmentent régulièrement dans toutes les tranches d’âge. Et que, cerise sur le gâteau, notre alimentation moderne soit terriblement acidifiante, et gène considérablement l’assimilation des minéraux. Pour la médecine, nous sommes capables de résister très bien à ce petit problème de déminéralisation. Pourtant, de nombreux nutritionnistes pensent le contraire.

Il faudrait faire revivre nos sols d’urgence, et pour ça, arrêter le labour de toute urgence. Pourtant, même les méthodes de culture sans labour risquent fort d’être impuissantes, si elles sont basées sur des cultures annuelles. Certes, elles rendront une grande part de leur vie aux sols, permettront de réduire engrais et pesticides. Mais elles ne rétabliront qu’imparfaitement l’approvisionnement en minéraux des sols. Seules des plantes vivaces comme la luzerne, laissées en place quelques années, peuvent développer des racines assez puissantes et profondes pour aller chercher les minéraux dans les couches profondes du sol. Ou mieux que la luzerne : les arbres.

C’est pourquoi il faudrait replanter des haies, développer le bois raméal fragmenté, l’arboriculture, laisser partout une proportion d’arbres suffisante. Et alterner sur les mêmes champs grandes cultures et pâturage sur des prairies plantées d’espèces à grand développement racinaire.

Il faudrait retrouver le bon sens de nos ancêtres, en l’améliorant de nos nouvelles connaissances. Non-labourage et pâturage devraient devenir les deux mamelles de l’agriculture.

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7 commentaires pour Faut qu’on parle du sol et de votre santé.

  1. Ping : Les erreurs de l’alimentation moderne « sejourdetoxjeune

  2. yahya baghdadi dit :

    Au fur et à mesure que je lis, je découvre les pioniers qui ont voué leur existence pour transmettre aux autres. Quelle patience et quelle bonté vous dégagez. Merci du fond du coeur pour ce que vous faîtes pour l’humanité.
    Merci encore.

    Y.B

  3. korrotx dit :

    « Le pâturage créerait moins d’humus, mais c’est justement ce qui serait recherché en la circonstance, puisque le problème principal est que la recréation trop rapide d’humus causait un déficit en azote. »
    Je vois pas trop comment, a priori plus il y a d’humus mieux c’est, non? (sauf s’il n’y a plus assez d’argile pour se mettre avec mais je sais pas si des cas comme ça existent en vrai). Par contre un apport massif de matière carbonée (genre un épandage de brf) génère une faim d’azote pendant environ 1 mois parce-que les champignons mobilisent tout l’azote du sol. Est-ce de ça que tu voulais parler? (ou alors je suis à côté de la plaque)
    Dans tous les cas on peut y mettre des fabacées comme la luzerne, qui apportent l’azote nécessaire.

    « Laisser les mêmes champs pour chaque type de culture poserait un certain nombre de problèmes : rotations insuffisantes sachant qu’on est sur de grandes surfaces nécessaires aux machines ; déséquilibres avec d’un côté trop d’azote, de l’autre trop de carbone… »
    Laisser les mêmes champs pour chaque type de culture est effectivement pas terrible (mais si tu me relis tu constateras que j’ai pas dit ça :þ).
    Dans l’exemple que je donnais on peut très bien faire des rotations avec fabacées (soja, haricots verts, fayots, pois, fèves, selon où on est et ce qu’on veut faire), puis trucs gourmands en azote (genre patate, colza, tournesol, légumes) puis céréale d’hiver (dont on utilise la paille en couvert végétal), en intégrant 25% de la surface en prairie (semis de luzerne puis évolution spontanée), ce qui revient à laisser chaque parcelle en prairie 25% du temps.
    Par exemple au bout de chaque cycle fabacée>truc gourmand>céréale (soit un peu plus de 2 ans) on sème de la luzerne sur 1/6 des surfaces cultivées, et on met en culture la moitié des surfaces de prairie, en commençant par la céréale d’hiver qui ne se fera pas trop concurrencer par l’herbe. En faisant comme ça les bouts de prairie convertis en culture auront été prairie pendant 4 ans, puis seront cultivés 12 ans avant d’être resemés en luzerne (c’est un exemple comme un autre, on peut trèas bien faire plus de prairie selon ses besoins).
    Mais je pense aussi qu’il y a tout à fait moyen de s’en sortir en laissant la prairie à part des rotations et en l’utilisant comme source de compost, ceci à plus petite échelle (genre 5 ha, en maraîchage + cultures à grains). Et si on veut utiliser les arbres comme source d’humus et de minéraux, de toute façon on ne peut faire que comme ça, pas moyen de les inclure dans les rotations.

  4. Deun dit :

    « Allons donc! Quel défaitisme. Ce n’est qu’un petit problème technique à résoudre. La troisième ou quatrième génération d’OGM sorti des laboratoires (…) »

    Tout à fait, Jeuf. Il est en grand temps de passer du microjardinage murapêchien passéiste et ringard au NANOjardinage minatequien innovant et compétitif. Ces fameuses 2 NOUVELLES lettres de l’ADN créées dans l’éprouvette du professeur japonais Ichiro Hirao sont en l’occurence pleines de promesses pour le nanojardinage industriel. On attend avec impatience que ces deux lettres soient lâchées hors du laboratoire. Pour voir, juste. Restent quelques formalités administratives à régler afin de rendre illégales les anciennes lettres, qui étaient malheureusement gratuites.

    C’est beau, c’est nano, c’est réel. On en parle ici :
    http://forum.decroissance.info/viewtopic.php?t=3086

  5. humus dit :

    Le pâturage créerait moins d’humus, mais c’est justement ce qui serait recherché en la circonstance, puisque le problème principal est que la recréation trop rapide d’humus causait un déficit en azote.

    Laiser les mêmes champs pour chaque type de culture poserait un certain nombre de problèmes : rotations insuffisantes sachant qu’on est sur de grandes surfaces nécessaires aux machines ; déséquilibres avec d’un côté trop d’azote, de l’autre trop de carbone…

    Les escargotières, c’est une excellente idée. Avec une haie à double clôture, ça pourrait être très intéresant.

  6. korrotx dit :

    « Et alterner sur les mêmes champs grandes cultures et pâturage sur des prairies plantées d’espèces à grand développement racinaire. »
    > J’adhère à l’ensemble de ce texte, mais sur ce point précis mes tendances végécoles (on se refait pas) me font me demander :
    1. si une prairie ne fait pas plus d’humus sans pâturage qu’avec?
    Quand une vache mange de l’herbe et fait des bouses, elle mange en effet beaucoup plus que ce qu’elle cague, ce qui est normal vu qu’en même temps elle respire et grandit/grossit. La contrepartie de cette moindre quantité d’humus est que la vache donne de la nourriture (lait, viande). Donc une prairie non pâturée donne plus d’humus, mais pas de bouffe. C’est là qu’on en arrive au point suivant :
    2. si une plus grande quantité de nourriture et d’humus ne peut pas être produite sur un même terrain si celui-ci est cultivé plutôt que pâturé? (ceci hors climat rude limitant les possibilités de culture).
    Plus d’humus si on y cultive des trucs qui fournissent de quoi en faire, par exemple les fèves, le tournesol, le quinoa, le noisetier, les céréales… Plus de nourriture car on s’économise les pertes liées au métabolisme des animaux qu’on élève (à titre de comparaison, si 500 m² peuvent nourrir une personne en haricots, graines, céréales, fruits et légumes, cette même surface si elle est pâturée ne peut fournir l’équivalent quantitatif en viande et/ou lait et/ou oeufs). Auquel cas, là où il faut la totalité d’un terrain donné pour se nourrir en incluant du bétail, il n’en faut qu’une partie pour se nourrir uniquement avec des cultures, ce qui permet de laisser le reste en prairie permanente ou bien boisé (en plus des noisetiers). Ce qui nous amène au point suivant :
    3. si au lieu de cultures+pâtures on pourrait envisager l’existence côte à côte de cultures et de prairies permanentes à luzerne (ainsi que des haies et bosquets), ces derniers fournissant une partie de l’humus pour les cultures?
    Si la réponse à ces 3 questions est oui, je pense qu’un des meilleurs systèmes permacoles, du point de vue du travail à fournir et de la productivité en humus et en aliments consisterait en un ensemble cultures + prairies permanentes ou cultures + bosquets (selon la configuration et le climat de chaque endroit), dans lequel on intègrerait des escargotières (p.ex. dans les bosquets), pour un apport en protéines animales de qualité, en vitamine b12 et en d’autres trucs que j’ignore mais qui sont super bons pour la santé quand-même.
    Le pâturage est à mon avis (hors climat limitant les possibilités de culture) traditionnellement lié à la possession d’animaux de trait indispensables pour le labour, c’est pourquoi « pastourage et labourrage » allaient de pair autrefois, à condition que le pâturage fût suffisamment extensif. S’il s’agit en soi d’un système autofertile, à partir du moment où on se passe de labour on peut envisager d’autres systèmes autofertiles moins gourmands en travail (si on se passe d’élevage pour le lait et/ou de basse-cour) et laissant plus de place aux écosystèmes spontanés (si on se passe de pâtures et de cultures fourragères).
    Qu’en pensez-vous?

  7. Jeuf dit :

    « Car, contrairement aux glucides, protides et lipides, et vitamines, aucune plante ne sait synthétiser de minéraux ou d’oligo-éléments. »
    Allons donc! Quel défaitisme. Ce n’est qu’un petit problème technique à résoudre. La troisième ou quatrième génération d’OGM sorti des laboratoires, ou encore des générations spontannées de plantes venant d’environnements pollués au plutonium, auront acquis la capacité d’éffectuer des transmutations nucléaires pour transformer le Si ou le Pb en B, Mg, Ca, Zn, par de simples jeu de transfert de neutrons et de protons.

    (comme l’imagine très bien Asimov dans une de ses nouvelles, « la cane aux oeufs d’or »)

    « Et alterner sur les mêmes champs grandes cultures et pâturage sur des prairies plantées d’espèces à grand développement racinaire.  »
    Mais si ces alternances sont de durée inférieur à 50 ans, ça veut dire que des arbres vont se retrouver au milieu des grandes cultures, et comment que je vais faire pour slalommer entre eux avec ma moissoneuse-batteuse 20m?

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